Où l’on suit joyeusement au gré des vagues des bouteilles jetées à la mer

Lau­rence VIELLE, Domo de Poezia (Bouteilles à la mer ), livre + CD, PoezieCen­trum et Mael­strÖm, 2018, 194 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87505–300‑8

vielle domo de poezia.jpgEnvie de pren­dre la vie en main ? La vôtre et celle des autres ? Ten­té, ten­tée, depuis longtemps, par les ini­tia­tives citoyennes, les rap­proche­ments, les liens soci­aux à resser­rer ? Marre du dép­ri­mant TINA, du gris ambiant dans les têtes ? Envie de posi­tif et de joie ? Désir fou d’être regon­flé, de sourire à nou­veau ? Pour sûr, il n’y a pas que le film Demain pour faire pétiller. On peut aus­si s’im­merg­er dans la poésie résol­u­ment pos­i­tive, amoureuse de la vie et des ren­con­tres, dans la poésie éminem­ment « sociale » et socié­tale de Lau­rence Vielle. Parce que Lau­rence Vielle a décidé, une fois pour toutes, de laiss­er au plac­ard ses petits ou grands prob­lèmes d’ego – ses soucis de gnêgnêtre comme a dit une fois Jean-Pierre Ver­heggen –, d’être généreuse, de pren­dre à bras le corps les ques­tions du « vivre ensem­ble » et du « bien vivre », de con­sid­ér­er la poésie, le fait d’écrire la poésie, comme un acte social, une façon d’ac­com­pa­g­n­er les ques­tions qui tra­versent ou tarau­dent bon nom­bre d’en­tre nous.

Tiss­er des ponts. Créer des liens. Exal­ter l’in­ven­tif. Le créatif.

Pas éton­nant, dès lors, que Lau­rence Vielle ait été, en 2016 et 2017, notre poète nationale. Jamais enten­du par­ler de l’af­faire ? Petit rap­pel his­torique alors pour ceux et celles qui seraient passés à côté. Début des années 2010, les Maisons de la Poésie de Namur et d’A­may, le PoezieCen­trum de Gand et VONK en zonen d’An­vers con­sta­tent : de part et d’autre de la fron­tière lin­guis­tique, les poètes et les lit­téra­teurs ne se con­nais­sent plus, n’ont aucun lien, qua­si, les uns avec les autres. Envie alors de relancer cette vieil­lerie, dis­parue dans les années 1940 : se dot­er d’un ou d’une poète nationale. Le but de l’af­faire ? Créer des ponts. Faire en sorte que la poésie et la langue d’une région se fassent lire et enten­dre dans les autres régions, dans les langues des autres régions. La « tâche » du poète choisi ? Durant deux années, s’in­spir­er à tout va de la Bel­gique. De ses clichés, si on le souhaite. De son actu­al­ité, si ça vous dit. De ses drames et bon­heurs. Des gens que l’on ren­con­tre. Don­ner ain­si régulière­ment à lire des poèmes sur les sites des jour­naux parte­naires et celui dévolu au poète nation­al. Don­ner à lire ces poèmes sur scène, de part et d’autre de la fron­tière. C’est Charles Ducal, le néer­lan­do­phone, qui essuie les plâtres. Lau­rence Vielle, la fran­coph­o­ne, lui suc­cède avant de pass­er la main, cette année, à Els Moors, autre poète fla­mande.


Lire aus­si : Un dürüm gra­tu­it. Charles Ducal, poète nation­al (CI n° 188)


Domo de Poezia, le nou­veau recueil de Lau­rence Vielle revient sur l’af­faire. Donne à lire les poèmes écrits pour la cir­con­stance, dans les trois langues du pays. Mais pas que. C’est que, comme à son habi­tude, Lau­rence Vielle a fait sienne, de façon per­son­nelle, rad­i­cale et ent­hou­si­aste, cette « tâche » venue d’ailleurs. Parce que Lau­rence Vielle est ain­si : il suf­fit qu’elle devine à quel point ce qu’on lui demande lui per­me­t­tra d’in­ven­ter des passerelles, pour que, pan !, la machine Lau­rence Vielle se mette en bran­le. Et ici, pour le coup, on est gâtés. Lau­rence Vielle, la généreuse, la débor­dante, s’est lit­térale­ment sur­passée. Écrivant des ritour­nelles entê­tantes et douces en l’hon­neur de ceux et celles qui tri­ment, des lais­sés pour compte, des vivants et des morts, de ceux qui rêvent encore. Écrivant en deux langues par­fois, invi­tant ses amis fla­mands à faire avec elle un Tour de Bel­gique à pied, à chercher le cen­tre poé­tique de la Bel­gique, co-écrivant avec Charles Ducal une pièce de théâtre bilingue, etc., etc.

Et puis, cerise sur le gâteau, un CD accom­pa­gne l’af­faire. Comme sur le CD accom­pa­g­nant Ouf, le précé­dent recueil de Lau­rence Vielle, c’est Vin­cent Granger qui est aux manettes. Son par­ti-pris ? Faire des voix et des mots des tex­tures. Ne pas sub­or­don­ner la musique aux textes. Ça lorgne tout aus­si bien du côté de la musique élec­tro, de la b.o. du film Demain, du côté de la « sim­ple » décla­ma­tion ou de la chan­son. Musiques min­i­mal­istes. Éthérées. Inven­tives. Douces. Joyeuses et plaisantes.

Vin­cent Tholomé