Mères démantelées

Maria DE LOS ANGELES PRIETO MARIN, Dis­pari­tion à Isla Mujeres, Cygne, 2018, 173p., 18€, ISBN : 978–2‑84924–545‑3

Il y a douze ans, Joyce est par­tie au Mex­ique avec son mari Richard et sa fille Lily de deux ans. Un moment d’inattention sur la plage et la petite a dis­paru. La police mex­i­caine, le con­sulat améri­cain et un détec­tive privé se penchent sur cette affaire. Leur con­clu­sion : Lily a été enlevée. Par qui ? On ne sait pas. Après des mois de recherche, la police, les avo­cats, les détec­tives et même Richard bais­sent les bras.

Trois ans après cette trag­ique dis­pari­tion, le cou­ple for­mé par les par­ents a divor­cé. Richard est passé à autre chose, mais pas Joyce. Obsédée par sa fille, elle passe son temps sur tous les réseaux soci­aux à la recherche d’un indice qui pour­rait l’aider à retrou­ver Lily, égrenant même les pho­tos des sites pornographiques. Joyce imag­ine le pire, la quête de sa fille la plonge dans une descente aux enfers jusqu’à l’aliénation. Son com­bat est celui d’une mère pour son enfant : vis­céral.

À force d’aller sur les réseaux soci­aux, Joyce a le sen­ti­ment de vivre dans un monde virtuel. Pen­dant douze longues années, elle a ingur­gité tant de pho­tos de vacances, de blagues idiotes, de mêmes pen­sées philosophiques qui allaient et reve­naient par vagues. Elle a vision­né des mil­liers de vis­ages sur l’écran. Voyeuse, elle a été témoin de bais­ers intimes, de caress­es sur d’autres corps. Elle a avalé des cen­taines de gâteaux d’anniversaire, assisté à des mil­liers de fêtes de mariage. Elle a envié ces tablées heureuses, ces ver­res à moitié vides, ces bou­gies à la cire coulante, ces embal­lages frois­sés. Com­bi­en de fois ne s’est-elle pas dit que cette famille aurait pu être la sienne […]

Le réc­it com­mence au moment où Joyce est récom­pen­sée de ses efforts : elle pense avoir retrou­vé Lily, qui va bien­tôt avoir quinze ans. Ça n’est pas la pre­mière fois que cette cer­ti­tude survient, mais cette fois-ci, elle sent que c’est la bonne. Elle con­tacte sans tarder Peter, son allié de SOS Enfants en dan­ger, qui la sou­tient depuis l’ouverture du dossier. Celui-ci est envoyé au Mex­ique pour ren­con­tr­er Lily et veiller à son con­fort et sa sécu­rité là-bas. C’est sans compter sur les manières bru­tales des Mex­i­cains pour gér­er l’affaire à leur façon, à savoir arracher la jeune fille en pleurs dans son école. C’est sans compter non plus sur la cor­rup­tion d’une Joyce dés­espérée qui paye un pot-de-vin à son avo­cat pour assur­er un rap­a­triement rapi­de de l’adolescente aux États-Unis, avant même d’avoir obtenu les résul­tats du test ADN. La ren­con­tre entre Joyce et l’adolescente est bru­tale, dif­fi­cile, déce­vante.

Par­al­lèle­ment à l’histoire de Joyce, nous sommes amenés à lire celle de Hilar­ia, qui a enlevé Lily. Cette anci­enne voi­sine de Joyce avec un faux diplôme d’infirmière en géri­a­trie a enlevé sans honte la petite fille car elle esti­mait que Joyce, cette grande bour­geoise absorbée par les mon­dan­ités, était une mau­vaise mère. Frap­pée de stéril­ité, elle est obsédée par l’idée d’avoir un enfant et con­sid­ère Lily comme son bien.

Je suis la maîtresse de mai­son. Je suis la plus forte. Pour le rapt de Lily, on ne m’attrapera jamais. Per­son­ne ne fera le rap­port entre McMil­lan et moi. Per­son­ne. Lily est morte. Ixchel est à moi. Si Joyce voulait garder sa Lily, il fal­lait y penser plus tôt, être atten­tive, veiller sur elle. Joyce a du fric. Elle a tout. Elle n’a qu’à adopter un enfant, si ça lui manque. Il y en a plein qui crève[nt] de faim partout dans le monde.

On pour­rait penser que l’intérêt du roman réside dans l’intrigue poli­cière et son dénoue­ment. Certes, le sus­pense est présent, on est tenu en haleine et on veut savoir si la jeune Mex­i­caine est bien Lily dev­enue ado­les­cente. Il y a toute­fois plusieurs autres élé­ments en toile de fond qui don­nent de la den­sité et de la finesse au réc­it : on y retrou­ve le choc des cul­tures et des dif­férences de class­es (et la vision dure que cha­cune a de l’autre), la pro­fonde soli­tude de Joyce, mais aus­si de per­son­nages sec­ondaires comme Peter. Puis il y a aus­si la folie de Hilar­ia. Cette folie que l’on rejette de prime abord, mais qui sus­cite une cer­taine empathie lorsqu’on décou­vre peu à peu les événe­ments douloureux de son passé. On n’excuse rien, on com­prend mieux l’incompréhensible.

Dis­pari­tion à Isla Mujeres est un roman qui laisse voir une réal­ité brute avec une acuité juste et désta­bil­isante, nous mon­trant l’humanité dans la mon­stru­osité, nous rap­pelant à tous, êtres humains, nos lignes de faille. Un réc­it coup de poing. À lire !

Séver­ine Radoux