Aimer d’amitié

Jean-François FÜEG, Notre été 82, Weyrich, coll. “Plumes du coq”, 2019, 127 p., 13 €, ISBN : 978–2‑87489–525‑8

L’amitié est un sen­ti­ment uni­versel. Elle élève l’âme, cette immatéri­al­ité à la fois soli­taire et sol­idaire. Ain­si, l’amitié est peut-être la moitié de l’âme. Elle est un alter ego, un autre que soi, égal et juste, une pos­si­ble libéra­tion de l’esprit et du corps. Elle est intan­gi­ble et pure, comme l’amour. Elle est irra­tionnelle et non repro­ductible. Elle est donc immorale, car on ne peut aimer tout le monde de la même manière. Or la morale doit s’appliquer à tout être humain, dix­it Kant. Rute­beuf s’en fout.

Que sont mes amis devenus / Que j’avais de si près tenus / Et tant aimés

Dix­it Machi­av­el : « Les hommes hési­tent moins à nuire à un homme qui se fait aimer qu’à un homme qui se fait crain­dre ; car le prof­it rompt les liens d’amitié, tan­dis que la peur d’un châ­ti­ment ne s’efface jamais. » L’amitié est dès lors frag­ile, con­jec­turale et c’est son para­doxe : on la voudrait solide à toute épreuve, cer­taine, pour ne pas dire absolue.

Notre été 82, le réc­it de Jean-François Füeg, réflé­chit à tout cela, car pour lui, l’amitié est morte il y a quar­ante ans, pen­dant l’été 82. Il se sou­vient de tout et de tous. Ses potes, ses copains, les soirées, la bande orig­i­nale et sa tribu, notam­ment du mou­ve­ment de jeunesse. Il racon­te sa faim d’un ami, sa soif en cet idéal pour­suivi, un peu mal­gré lui, toute sa vie…

J’avais trans­féré mon trop-plein affec­tif sur ces types-là et quelques autres. Il me sem­blait qu’avec eux il était pos­si­ble de con­stru­ire une rela­tion que, faute de mieux, je qual­i­fi­ais de « pro­fonde » ou « vraie ». (…) Cette utopie m’a pour­suivi incon­sciem­ment, jusqu’à l’âge adulte.

Le réc­it passe en revue le prénom de tous et les cir­con­stances qui ont fait qu’aucun n’a tra­ver­sé sa vie de part en part ; par­tis pour de nou­velles aven­tures. Ce n’est la faute de per­son­ne, pas même la vie. Quoique l’amitié, c’est peut-être la vie. Elle n’en serait pas un satel­lite, elle en serait la chose-même, et par là une fatal­ité, une réal­ité mortelle, naturelle. Ceci rejoint son car­ac­tère uni­versel. Elle existe partout, tou­jours. Rute­beuf en doute.

Ils ont été trop clairsemés / Je crois le vent les a ôtés / L’amour est morte

Au moment de lire les sou­venirs de l’auteur, pas exhi­bi­tion­niste du tout, par­ti­c­ulière­ment pudique au con­traire, le lecteur se recon­nait dès la cou­ver­ture du livre : une pho­to passée et chao­tique de cinq amis, bras et jambes dessus dessous. Il ne faut pas fouiller beau­coup pour trou­ver chez soi une prise de vue sim­i­laire, décol­orée d’adolescents échevelés. Et puis, le réc­it est si flu­ide, l’écriture si claire et sincère qu’on voudrait se met­tre à racon­ter aus­si.

C’est évi­dent, l’auteur et le lecteur ont vécu, à leur façon et peu de choses près, les mêmes doutes, les mêmes joies, les mêmes décep­tions. Les détails changent, mais le résul­tat est iden­tique. Ils font les anec­dotes, le cen­tre de la vie de cha­cun, mais le drame est partagé par tous. C’est cela qui rend le réc­it de Jean-François Füeg à la fois unique et uni­versel, attachant et réson­nant. Il inter­pelle for­cé­ment et il inter­roge sûre­ment. Rute­beuf aus­si.

Ce sont amis que vent me porte / Et il ven­tait devant ma porte / Les empor­ta

Finale­ment, l’auteur parvient à expli­quer l’amour et l’amitié, leur fini­tude, leur con­gruité irrémé­di­a­ble­ment égoïste : « Je n’aimais pas C., j’aimais aimer. »

Et être aimé.