Des nouvelles de Belgique

Patrick DELPERDANGE, Kenan GÖRGÜN, Katia LANERO ZAMORA, Nadine MONFILS, Alfre­do NORIEGA, Aïko SOLOVKINENou­velles de Bel­gique, Pré­face Pierre Asti­er, Mag­el­lan & Cie, coll. « Minia­tures », 2019, 190 p., 12 €, ISBN : 978–2‑35074–542‑8

La lit­téra­ture serait-elle le meilleur moyen de décou­vrir une région ? Com­ment percevoir autrement l’esprit d’un lieu qu’à tra­vers la per­cep­tion intime qu’en donne un écrivain ? Les édi­tions Mag­el­lan & Cie ont répon­du avec con­vic­tion à ces ques­tions en imag­i­nant leur col­lec­tion « Minia­tures », qui vient de con­sacr­er un de ses derniers titres à la Bel­gique.

« Alors que la mon­di­al­i­sa­tion des échanges pro­gresse, que le monde devient un pour tous, des mon­des-minia­tures s’imposent, des pays et des régions entières affir­ment leur iden­tité, revendiquent leur his­toire ou leur langue, réin­vestis­sent pleine­ment leur espace. Quoi de plus par­lant qu’une minia­ture, la nou­velle, pour lever le voile sur ce monde-là, celui d’une diver­sité infinie et por­teuse d’espoir ? », voilà en quelques mots com­ment l’éditeur, Pierre Asti­er, présente cette ini­tia­tive qui a déjà pub­lié une quar­an­taine de titres aus­si var­iés que ceux con­sacrés à Cuba, Haïti, Mon­tréal, le Liban, le Mali, le Con­go, la Corse ou la Bre­tagne, la Cat­a­logne, la Ser­bie ou la Corée, etc.


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Ce recueil con­sacré à la Bel­gique a ceci de par­ti­c­ulière­ment réjouis­sant qu’il est le reflet du cos­mopolitisme de notre petit pays, terre de pas­sage et d’échanges, à la croisée de grandes cul­tures. C’est égale­ment un superbe flo­rilège d’écritures et d’univers que nous révè­lent les six auteurs de ces nou­velles : si les noms de Nadine Mon­fils et Patrick Delper­dan­ge ont des con­no­ta­tions bien fran­coph­o­nes, ceux d’Alfredo Nor­ie­ga, Aïko Solovkine, Katia Lanero Zamo­ra et Kenan Görgün ne seraient pas a pri­ori rangés dans un ray­on­nage français. Regret­tons au pas­sage qu’aucun auteur fla­mand ne fig­ure au som­maire puisqu’il s’agit d’un recueil inti­t­ulé Nou­velles de Bel­gique. Une sug­ges­tion à gliss­er à l’éditeur pour un deux­ième tome ! Ne boudons pas notre plaisir cepen­dant.

Si l’on retrou­ve sans sur­prise la verve osée et fran­chouil­larde de Nadine Mon­fils et les ambiances lour­des, voire som­bres, de Patrick Delper­dan­ge, cette fois dans la touf­feur d’une forêt arden­naise, les reg­istres d’Alfredo Nor­ie­ga, Aïko Solovkine et  Katia Lanero Zamo­ra nous sont moins con­nus et nous réser­vent de belles sur­pris­es. Le pre­mier n’a rien à envi­er à ses con­frères lati­nos : il nous con­te une his­toire à la grande puis­sance imag­i­na­tive entre une enfance équa­to­ri­enne et des ren­con­tres sin­gulières dans le quarti­er des Marolles. Les deux textes suiv­ants nous immer­gent dans des human­ités en déshérence, tan­tôt con­fron­tées aux restruc­tura­tions, délo­cal­i­sa­tions, grèves et paysages indus­triels décrits avec une force visuelle rare, tan­tôt per­dues entre deux appar­te­nances cul­turelles sur­gies de l’exil d’une famille espag­nole en pays lié­geois. Si Solovkine nous con­fronte à la bru­tal­ité sociale, la nou­velle de Katia Lanero Zamo­ra nous émeut par une dig­nité famil­iale retrou­vée. Nous parta­geons le choix de l’éditeur s’il a voulu nous réserv­er le meilleur pour la fin : dans « Résur­rec­tion de Cyra­no », Kenan Görgün met en scène deux frères turcs étab­lis en Bel­gique. Ils y ont dévelop­pé deux visions opposées de la vie pro­fes­sion­nelle, de la vie tout court et de l’engagement, alors que du temps de leur jeunesse, ils se retrou­vaient à l’unisson dans les tirades de Cyra­no, son roman­tisme et son panache, sa mar­gin­al­ité essen­tielle. La réal­ité est passée par là et aujourd’hui ils incar­nent l’un le poète, l’autre l’usurpateur, si tant est que les iden­tités puis­sent être aus­si clivées. Cette nou­velle a les accents de la trilo­gie que l’auteur a con­sacrée aux liens qu’il a noués avec son pays d’origine. Elle en a la force mêlée du vécu et de la fic­tion.

Michel Tor­rekens