Régime de l’art et motif de la condensation

Kim LEROY, La condensation. Économie symbolique et sémiotique fondamentale, Lettre volée, 2019, 192 p., 21 €, ISBN : 978-2-87317-522-1

Enseignant la philosophie de l’art et la sémiologie des médias à l’Académie royale des Beaux-Arts de Bruxelles et à l’école d’ARTS à Mons, Kim Leroy élabore dans l’essai La condensation une approche des arts plastiques, de l’esthétique en général à partir du concept de « condensation ». Partant de l’emploi du terme « condensation » par Matisse dans ses Écrits et propos sur l’art (« Je veux arriver à cet état de condensation des sensations qui fait le tableau »), Kim Leroy élit cette notion afin de définir un enjeu majeur de la pensée de l’art : la question du passage de la réalité sensible, physique de l’œuvre à sa réalité psychique.

Espace de signes, l’art produit des représentations. Hegel définissait l’art comme l’activité qui incarne l’esprit dans une forme sensible. Pour Deleuze, « bloc de sensations », inventant à partir du chaos un régime d’affects et de percepts, l’œuvre d’art laisse fulgurer l’infini dans le fini. L’essai entend conceptualiser la notion de condensation afin de montrer en quoi elle éclaire l’esthétique et la sémiologie.

Intuitivement, le terme évoque la concentration et l’intensité. Notion peu utilisée par les philosophes, c’est Freud qui fit de la condensation l’un des processus inconscients à l’œuvre dans les rêves, dans les mots d’esprit. Dans L’interprétation des rêves, il repère deux mécanismes rendant compte de l’activité onirique, à savoir la condensation et le déplacement. Montrant les liens entre les inventions conceptuelles du père de la psychanalyse et sa passion pour l’art, pour l’archéologie, Kim Leroy interroge la postérité de l’idée de condensation chez Lacan, chez Benveniste et expose en quoi, dépassant le cadre linguistique, elle s’avère énergétique, intensive, non réductible au langage.  

La condensation sert de levier afin de saisir le champ de la photographie, de questionner la question benjaminienne de l’unicité de l’œuvre et de sa contestation par l’avènement de l’âge de la reproductibilité technique. D’Eisenstein, Lubitsch à Duchamp dans le champ artistique, de Bergson à Deleuze, de Locke à Sartre dans le champ philosophique, l’essai problématise le poids du modèle linguistique dans l’approche des arts plastiques. Si, construit sur la sensation, le langage plastique est irréductible au langage verbal, ce dernier n’en demeure pas moins ancré dans le sensible. Si la communication, l’usage verbal s’arrachent à l’expérience sensible pour la traduire en mots, ils ne rompent jamais avec leur ancrage sensible.

S’appuyant sur un impressionnant corpus de penseurs, philosophes, sémiologues, psychanalystes, d’artistes plasticiens, de cinéastes, l’essai aborde dans sa troisième partie le rôle central de Marcel Duchamp, le geste de rupture que marquent ses ready-made, la révolution de l’expérience esthétique qu’ils soulèvent. Résultant de l’opération mentale consistant à choisir un objet issu de la vie quotidienne (urinoir…) et à le transvaser dans le domaine de l’art, le ready-made « engage le spectateur dan une relation intellectuelle et non-esthétique. Disqualifiant la lourde et plate concrétude du sensible, Duchamp privilégie la fluide et libre circulation de l’idée ».

Sortant la notion de « condensation » du champ psychanalytique, Kim Leroy en fait un schème, une matrice afin d’approcher les phénomènes esthétiques.

Véronique Bergen