Dominique Loreau. Quête et impossibles retrouvailles

Dominique LOREAU, Motus, Tan­dem, Coll. « Alen­tours », 2019, 64 p., ISBN : 978–2‑87349–137‑6

Com­ment sur­vivre à un père mort ? Com­ment se sauver du néant, recon­quérir le fil qui s’est rompu entre le père et soi, entre soi et soi ? Dans Motus, un recueil de textes poé­tiques ryth­més par des pho­togra­phies, la cinéaste et poète Dominique Lore­au tend l’oreille à ce que son père, le philosophe Max Lore­au, lui a légué, à ce qu’il a trans­mis comme impos­si­ble. Les textes son­dent une énigme, tournoient autour d’une absence, d’un éloigne­ment que vien­dra sceller la mort du père. Motus et bouche cousue, motus et lèvres qui met­tent en mots la béance, le manque… Dominique Lore­au lance une let­tre au père, moins dans la veine de celle de Kaf­ka que sous la forme d’une quête et d’un com­bat. Max Lore­au (1928–1990), le philosophe qui renou­vela la phénoménolo­gie, qui fit de la pein­ture, des arts le kairos d’une autre pen­sée, Max Lore­au, pro­fesseur à l’ULB, auteur d’une œuvre innervée par la ques­tion des com­mence­ments, se voit recon­nec­té à son « motus », au mou­ve­ment interne qui, com­man­dant sa vie, impul­sa sa pen­sée.

Tout occupé à s’engendrer lui-même
dans un immense effort
à renaître grâce aux mots — écrire pour se
réc­on­cili­er  
avec un monde per­du à créer de toutes pièces —
s’inventant sans fin de nou­veaux com­mence­ments

La mort du père, emporté par un can­cer, inter­di­ra à jamais toute réc­on­cil­i­a­tion. Les paroles qui n’ont pas été dites, les douleurs qu’on a tues, il faut les pronon­cer, les abrit­er dans un dia­logue avec celui qui n’est plus ; le temps qu’on a lais­sé fil­er, il faut lui jeter une ancre afin qu’il éclaire le gouf­fre, le trou noir. le salaud il est par­ti sans me dire adieu (…) je ne l’ai pas sauvé.

À pas de lou­ve, Dominique Lore­au entraîne son père dans les zones d’existence qu’il a délais­sées. Lui qui, ne s’abreuvant qu’aux sources éthérées des con­cepts et des formes, tour­nait le dos aux siens, à ses enfants, « blot­ti dans le refuge des mots d’une poésie », se voit de manière posthume con­vié à par­courir le monde, à explor­er les con­ti­nents. À celui qui était obsédé par la bombe atom­ique, qui s’était choisi une exis­tence dématéri­al­isée, Dominique Lore­au donne un corps de mots. Elle expéri­mente ain­si la genèse de ce qui aurait pu avoir lieu entre deux êtres. Si Max Lore­au se détour­na de la pra­tique pho­tographique, de la pas­sion des images repro­ductibles (de nom­breuses pho­tos de Max Lore­au scan­dent le texte), sa fille, en se vouant au ciné­ma, reprit le flam­beau là où il l’avait délais­sé. Con­vo­quer le dis­paru, lui mur­mur­er tout ce qui n’a pu être dit, c’est aus­si ranimer la flamme de la pho­togra­phie, pari­er pour un révéla­teur pho­tographique qui soit révéla­teur du mys­tère de l’enfance, d’un lien brisé.

L’abandon de l’intérêt pour la pho­togra­phie coïn­cide avec l’abandon de la mai­son famil­iale.

Il la délais­sera en quit­tant à jamais notre mai­son
pour penser la pein­ture des autres
celle de Michaux de Dubuf­fet des pein­tres du
mou­ve­ment Cobra

Plus présent que les vivants, le corps de l’absent danse sur l’abîme entre une sépa­ra­tion physique et une intri­ca­tion intime. Chant boulever­sant, Motus tisse un anti-linceul qui rap­a­trie le père du roy­aume des ombres.

Véronique Bergen