Le ballet des retardataires : Lost in translation

Un coup de cœur du Car­net

Maïa ABOUELEZE, Le bal­let des retar­dataires : Tokyo, tam­bours et trem­ble­ments, Inter­valles, 2019, 152 p., 16 €, ISBN : 978–2‑36956–082

En lisant le roman Le bal­let des retar­dataires (Tokyo, tam­bours et trem­ble­ments), nous mar­chons avec Maïa Aboueleze en plein cœur de Tokyo où l’autrice s’est immergée durant plusieurs mois pour per­fec­tion­ner sa con­nais­sance du taïko, une dis­ci­pline qui la pas­sionne et qui englobe à la fois la pra­tique du tam­bour, de la danse, des arts mar­ti­aux et de la médi­ta­tion.

Bien sûr, l’exil n’est pas tou­jours chose facile pour la pro­tag­o­niste qui ne par­le pas japon­ais et dont la maîtrise de l’anglais est super­flue sur l’île.  Elle ne pos­sède pas non plus les codes de la société dans laque­lle elle évolue, même si elle sait que la dig­nité et la dis­ci­pline y sont des valeurs impor­tantes.

Alors elle observe, elle imite. Et elle doit sou­vent ser­rer les dents, elle qui a si peur de la douleur.

Mon épaule gauche brûle. Je me baisse un peu et regarde l’heure. Trois min­utes. Ça ne fait que trois min­utes. Il en reste 80. Je vois Takeshi m’observer du coin de l’œil. Je tape, je tape. Je respire, me con­cen­tre sur la peau du tam­bour. Mes yeux se rétré­cis­sent. J’ai envie de pleur­er. Qua­tre min­utes. Je croise un nou­veau regard du bour­reau.  […]
Je quitte l’école les jambes trem­blantes. L’intérieur de mes mains est à vif. Les ampoules for­mées en jouant ont éclaté et la peau s’est soulevée, lais­sant appa­raître une chair rouge et bril­lante.
Je tâte le dernier bout de Xanax qu’il me reste de mon vol, coincé dans ma poche, et entre dans le métro. Ce cauchemar va-t-il con­tin­uer tous les jours, toutes les semaines, tous les mois ?

Dans ce roman, le lan­gage des corps sig­ni­fie davan­tage que les mots pronon­cés, ces derniers ne per­me­t­tant (presque) pas la com­mu­ni­ca­tion. Maïa est donc atten­tive au regard de l’autre, ce regard qui prend dans l’intrigue une dimen­sion fan­tas­tique et inquié­tante.

D’ailleurs…

Quelle est cette présence der­rière le rideau ? La mai­son de thé du parc Yoyo­gi existe-t-elle vrai­ment ? Y a‑t-il un ser­pent dans le mur de l’école ? Est-ce le vent qu’on entend ?

Le par­cours hal­lu­ciné de Maïa com­mence un peu comme le poème d’Apollinaire, par « un rire qui s’était con­fon­du avec un verre brisé », et se pour­suit der­rière les talons ros­es de la logeuse Fumiko-San pour s’achever par « des semaines aus­si impal­pa­bles qu’un rêve » et un demi-Xanax tombé à l’eau.

Maïa Aboueleze a dû s’étonner en arrivant au Japon. Elle y a décou­vert, entre typhons et sec­ouss­es sis­miques, le monde exigeant du tam­bour tra­di­tion­nel japon­ais où elle a pénétré grâce à l’obtention d’une bourse.

Mais c’est parce qu’elle bas­cule dans la fic­tion que nous pou­vons la suiv­re, que nous ressen­tons avec elle l’étrangeté de son expéri­ence, le choc des cul­tures et l’isolement qu’elle a vécu durant plusieurs mois.

Le bal­let des retar­dataires, pre­mier roman de l’autrice, est un réc­it de voy­age qui présente de façon sin­gulière un ter­ri­toire inex­ploré du Japon : une école où est enseignée la pra­tique du taïko. Nous sommes au cœur d’un monde incon­nu, et nous nous sen­tons priv­ilégiés d’y accéder grâce à la nar­ra­tion fraîche, ryth­mée, et pleine d’humour de Maïa Aboueleze. Un coup de cœur.

Vio­laine Gréant