Faire peau mieux que neuve

Un coup de cœur du Car­net

Vic­toire de CHANGY et Marine SCHNEIDER, L’Ours Kintsu­gi, Cam­bourakis, 2019, 32 p., 16 €, ISBN : 9782366244311

Gross­es pattes, longues griffes, pelage brun. Sans con­teste, Kintsu­gi est un bel ours, grand et fort. Un brin aven­tureux aus­si, et peut-être trop orgueilleux. Un jour, parce qu’il aime être admiré dans son audace et qu’il se délecte des cha­touilles du vent entre ses orteils, il s’approche tout au bord d’une haute mon­tagne. Mais Éole, d’humeur cha­grine, souf­fle si fort sur son dos qu’il est pré­cip­ité dans une chute qui « dure telle­ment longtemps qu’il a le temps de penser à mille choses. Il se dit qu’il a les poils décoif­fés. Il se dit qu’il a un peu froid. Il se dit qu’il l’a un peu cher­ché. Il se dit qu’il recom­mencera. Il se dit que peut-être en bas, pour l’accueillir, il y aura des bras ».

Les éraflures, les bour­sou­flures, les fêlures et autres écorchures parsè­ment notre corps, et notre âme. Une fois refer­mées – il faut par­fois du temps, il faut par­fois de l’aide –, ces blessures devi­en­nent des cica­tri­ces. Dis­gra­cieuses ou invis­i­bles, elles res­teront. Il est toute­fois pos­si­ble de les rehauss­er du fil d’or de l’acception, et de les ren­dre belles à nos yeux comme elles peu­vent l’apparaître à ceux d’autrui… C’est la leçon que Kintsu­gi et la fil­lette Kaori décou­vrent ensem­ble. Une brindille rongée, un cheveu de sa poupée et sa bien­veil­lance pour uniques ressources, la petite humaine va ten­ter de soign­er l’animal meur­tri et de l’amener à se trans­former en un « ours-bijou, un ours-très-pré­cieux ». Sa patience et sa réso­lu­tion vien­dront-elles à bout des réti­cences de l’ursidé humil­ié ?

L’univers pic­tur­al de L’Ours Kintsu­gi est pure poésie. Chaque page tournée ouvre sur un tableau dans lequel des nuages s’enchevêtrent coton­neuse­ment, des ser­pents ver­meil fend­ent des eaux claires ou aux bulles savon­neuses, un balu­chon prend les con­tours d’un cœur, la végé­ta­tion ter­restre se propage en algues translu­cides, des buis­sons de ros­es blessent et pro­tè­gent, un kimono immac­ulé se tache de coc­cinelles de sang… Marine Schnei­der charme défini­tive­ment par son audace spa­tiale, son intel­li­gence de la com­po­si­tion, ses couleurs intens­es, son trait rond, sa sobriété élégam­ment tex­turée. Ses coups de pinceaux don­nent corps aux mots choi­sis de Vic­toire de Changy, ceux qui racon­tent la vie, où avec douceur et appli­ca­tion, chaleur et bien­veil­lance, cer­tains trau­ma­tismes se sur­mon­tent et nous ren­dent par­ti­c­uliers. Comme dans la méth­ode de répa­ra­tion de porce­laines et de céramiques japon­aise – le 金継ぎ (kintsu­gi) –, où l’objet ain­si restau­ré « sera con­sid­éré comme plus pré­cieux, avec davan­tage de valeur, qu’un objet neuf ». L’Ours Kintsu­gi, un con­te mag­nifique pour appren­dre à faire peau mieux que neuve…

Samia Ham­ma­mi