La voix/voie de la résilience

Jacqueline CALEMBERT, La nuit du manuscrit, Murmure des soirs, 2019, 110 p., 16 €, ISBN : 978-2-930657-54-7

« Les horreurs, qu’elles soient d’hier ou d’aujourd’hui, nous atteignent tous à des degrés différents. Chacun se débrouille avec ce qu’il vit, ce qu’il ressent, ce qu’il endure, ce qu’il espère. » Voilà le postulat posé par Jacqueline Calembert dans son avant-propos, hommage à son père et à la capacité de résilience de celui-ci. Et c’est une illustration en mots qu’elle nous propose dans La nuit du manuscrit, histoire d’une rencontre à la fois fortuite et prédestinée de deux âmes agitées.

Lors d’une nuit de novembre balayée par les intempéries, Michèle Larivier sort de chez elle, en trombe, sans intention autre que « braver le vent, entendre grincer les branches, être frappée par les feuilles mortes, à défaut de [s]e battre contre la force des vagues et la tempête en mer ». Son tourment intérieur tourbillonne en effet au souffle de l’ouragan que son fils Yves, baroudeur vibrant d’aventures, traverse dans des eaux d’Amérique centrale. Nœuds venteux, nœuds anxieux.

Fatiguée de se battre contre la boue et la pluie, elle se dirige vers le kiosque près de la rivière, appelée à lui comme par la lumière d’un phare. Mais Michèle tique : un homme, arrivé il y a peu au village, assez énigmatique, se tient sur son banc préféré. Éducation et proximité obligent, la conversation devra s’engager entre eux… D’autant qu’il serre entre ses mains un manuscrit, dont elle ne peut s’empêcher d’essayer de déchiffrer le titre. Djebel Rokba, du nom d’une montagne algérienne. Un texte écrit par Léon, le défunt père de l’inconnu, qu’il tente en vain de pénétrer à la recherche de réponses. De celles qui éclaircissent les horizons : « Est-ce que les morts peuvent nous apprendre à rester vivants ? […] Que faire de moi après ce qu’ils ont fait de moi ? » Tout en spontanéité qu’elle est, Michèle propose alors de lui en faire la lecture intégrale, « faire de [s]a voix une voix off ».

Ce sont des tragédies humaines et historiques qu’encaissent les protagonistes de La nuit du manuscrit : Léon, arrêté pour faits de résistante, fut emprisonné dans des camps de concentration mais néanmoins capable – incompréhensiblement aux yeux de son fils – de jouir d’une existence heureuse à son retour ; le fils, lui, a perdu son amour dans l’attentat terroriste du 22 mars, et dans la même déflagration tout repère existentiel. La voix, les émotions et les interventions de Michèle parviendront-elles à pénétrer la douleur et panser la blessure de l’endeuillé ? « Rien n’est jamais détruit qu’il ne devient autre chose… », dirait son père. Et si la réponse se trouvait plus en-dehors qu’en-dedans…

Samia Hammami