La guérilla poétique de Timotéo Sergoï

Timotéo SERGOÏ, Apocapitalypse, Territoires de la Mémoire, 2020, 87 p., 12 €, ISBN : 978-2-930408-45-3

Cinq parties divisées chacune en douze déchirures, douze lames, douze éclats, douze failles fracturant le tissu du monde, la cartographie d’un monde avalé dans l’immonde : partant d’une question liminale « Où en sommes-nous ? », le recueil poétique Apocapitalypse interroge la place de la poésie, du poète, leur connexion avec une insoumission native. Écrivain, poète (Le tour du monde est large comme tes hanches, Le diagonaute amouraché, La solitude du marin dans la forêt, Blaise Cendrars, brasier d’étoiles filantes…), comédien, marionnettiste, voyageur, Timotéo Sergoï se place au point de rencontre entre poésie et révolution.

Ne me demandez pas comment je vais. Allez plutôt leur dire que tout s’écroule. Que le soleil s’enfuit. Les rossignols ont peur (…) La foudre doit tomber, nous l’attendons debout (…) La terre ne nourrit plus, elle pourrit.

À l’heure où la foudre nous tombe dessus sous la forme d’une pandémie liée à la crise environnementale, Timotéo Sergoï libère une parole poétique délivrant la vérité du capitalisme : son noyau aléthique a pour nom apocalypse. La crise planétaire provoquée par le covid-19 confirme la veine Armageddon du Capital. En exergue de chacune des cinq parties, un extrait d’Henri Pichette. Ramassés, électriques, parfois oniriques, les courts textes, traversent des forêts incendiées, les aliénations par l’Église, par la religion du progrès, les corps englués dans le pétrole. Que faire face à un monde qui s’effondre, à une humanité qui se noie, à des écosystèmes qui meurent en silence ? Timotéo Sergoï met en place des « révoltes logiques » (Rimbaud), d’une logique du désordre, des révoltes nues qui combattent le « soleil capitaliste ».

Nous sommes sept milliards d’assassins. Assassin général d’armée, président assassin élu démocratiquement, religieux assassin au nom de son dieu, employé assassin dans une usine d’armes, de plastique, de savon ou fermier assassin cultivateur d’OGM, assassin (complice) automobiliste, assassin (complice) consommateur de margarine, assassins (complices !) débiteurs d’intouchables financiers

Au milieu d’assassins directs ou indirects, que peut la poésie, elle qui est, à son corps défendant, l’héritière d’un monde où, depuis son apparition, l’humain s’est lancé dans une conquête illimitée de la terre, des mers, du ciel ? Est poète celui ou celle qui, se tenant du côté des clochards célestes, des chiens errants, des nomades, marche à contre-courant. Est poète celui qui crie « Apocapitalypse », celui qui écrit sur les cendres de l’apocalypse, qui marche sur le néant des néons. Un double mouvement préside à sa geste : montrer, hurler la débâcle et lutter contre elle, sauver ce qui peut encore l’être, refuser toute résignation à la déroute planétaire orchestrée. Lucidité et révolte sachant que « la lucidité est la blessure la plus rapprochée du soleil » (René Char). La poésie de Sergoï parie pour un demain qui ne soit pas règne des pixels, de la 5G, des cendres. Elle met le feu à un réel asphyxiant comme l’énonce sous la forme d’un manifeste post-situationniste la troisième partie intitulée « Boîte de douze allumettes. Mettons le feu partout ! ». La poésie de la révolution est révolution de la poésie : offensive, elle perce et dynamite les murs extérieurs et intérieurs, géographiques et psychiques. Désordonnant le réel, le système, ses âmes mortes, elle rouvre un présent et un futur, faisant pièce au constat « L’avenir est là. C’est un chien mort devant la porte ».

Par amour pour les étoiles, bats-toi contre les fusées (…) Par amour pour les coccinelles, les arbres, ta mère, les nuages et les lacs, les girafes, les poumons et les enfants qui rient, la langue et les orteils, les cerfs, les vagues et le sel, bats-toi contre les Hommes.

Poète saltimbanque et guérillero, Timotéo Sergoï balance dans « cet immense corps malade qu’est devenue l’humanité » sa guérilla poétique.

Véronique Bergen