Du déjà vu à l’inconnu, du déjà dit à l’inouï : les exigences roboratives d’Éric Clémens

Un coup de cœur du Car­net

Éric CLÉMENS, TeXTes, 1970–2019, antholo­gie com­posée par Dominique Coster­mans et Chris­t­ian Pri­gent, CEP, 2020, 15 €, ISBN : 978–2‑39007–054‑2

Éric CLÉMENS, Le fic­tion­nel et le fic­tif, Essai sur le réel et sur les mon­des, CEP, 2020, 15 €, ISBN : 978–2‑39007–053‑5

Non, Éric Clé­mens ne passera prob­a­ble­ment jamais à la télé au jour­nal de 20 heures ou dans l’arène des émis­sions polémiques. C’est qu’        Éric Clé­mens n’a que faire d’être un “faiseur d’opin­ions”. C’est qu’Éric Clé­mens est un penseur/philosophe/poète exigeant et pour lui-même et pour ses lecteurs/lectrices. Cela dure depuis 50 ans. Et c’est tant mieux : lire Clé­mens, le suiv­re au fil du temps, c’est entr­er dans une pen­sée qui ne cesse de renaître, de revenir sur ce qui la fonde, l’a fondée, dès la fin des années 1960. Pen­sée itinéraire, reprenant, se dévelop­pant à l’in­fi­ni, prenant des tours inat­ten­dus, se con­frontant pas­sion­né­ment au poli­tique, philosophe, sci­en­tifique, lit­téraire, ciné­ma­tique, artis­tique, psy­ch­an­a­ly­tique, éthique, phénoménologique, etc. À l’o­rig­ine de cet itinéraire ? Le goût de Clé­mens pour la langue et les lan­gages. Le plaisir qu’il y a à écrire. À rou­vrir les chantiers abor­dés dans les livres précé­dents.

Les deux derniers opus en date de Clé­mens ne déro­gent pas à la règle.

L’un d’en­tre eux, TeXTes, est une antholo­gie com­posée par Dominique Coster­mans et Chris­t­ian Pri­gent. Elle reprend des arti­cles, bil­lets, poèmes, etc., parus, de 1970 à 2019, dans TXT, la revue co-fondée avec, entre autres, Chris­t­ian Pri­gent et Jean-Pierre Ver­heggen. À lire la table des matières, un mot saute lit­térale­ment hors de la page : FICTION. Mot-clé pour tout qui voudrait entr­er dans la pen­sée Clé­mens. Le fic­tion­nel et le fic­tif, quant à lui, développe une douzaine de médi­ta­tions philosophiques autour du rap­port, com­plexe et jamais clos, entre réel et langue, réel et fic­tion. On y croise Wilde, Der­ri­da, Pla­ton, Socrate, Lacan, Pri­gent, Deguy, Kant, Husserl, Godard, Rim­baud, Nan­cy, etc. Autant de penseurs, poètes, artistes, ayant croisé, par­fois dès l’o­rig­ine, la pen­sée Clé­mens. Autant d’idées, de lignes de fuite, de pen­sées butoirs, ayant nour­ri et relancé la pen­sée Clé­mens. Autant d’idées, de lignes butoirs, per­me­t­tant à la pen­sée Clé­mens de n’être close que pro­vi­soire­ment.

C’est que, comme Clé­mens aime à le répéter, un mot seul n’est jamais juste, un con­cept seul n’est jamais juste. C’est que la pen­sée Clé­mens est un mou­ve­ment per­pétuel, une façon de com­bat­tre, ligne à ligne, page à page, la pen­sée dual­iste, “plaie à vif de notre his­toire philosophique”, celle opposant, par exem­ple, la vérité à la fic­tion, le réal­isme à la fic­tion, le réel à l’imag­i­naire, le corps à la pen­sée, l’in­tu­itif au rationnel, etc. La pen­sée Clé­mens ayant plutôt ten­dance à dépass­er le duel, à sor­tir le débat de ses ornières, à dire que la ques­tion n’est pas – ou pas que – une his­toire d’opin­ion ou de goût per­so. La pen­sée Clé­mens tapant sur le clou, dans chaque médi­ta­tion. Revenant, peu ou prou, dans chaque médi­ta­tion, sur ce con­stat de base, déjà là – peut-être – il y a 50 ans, ou en germe, déjà, dans la pen­sée Clé­mens d’il y a 50 ans : d’un côté, il y a le réel, c’est l’en­tièreté de ce qui existe, l’en­tièreté des faits, des événe­ments, des pen­sées, l’en­tièreté de ce qui émerge, prend corps, prend vie. Et d’un autre côté, il y a la réal­ité, les mon­des qu’on s’in­vente, les mon­des qui nais­sent dans nos lan­gages, les mon­des qui nais­sent à mesure que nous par­lons, inven­tons nos réc­its, écrivons nos poésies, créons nos images, nos musiques, etc. Des mon­des qui seraient comme des frag­ments infimes, des tim­bres-postes de réel détachés du réel, re-présen­té, présen­tifié, dans nos lan­gages. Des mon­des réal­ités, “fic­tion­nels”, inven­tés de toutes pièces, nour­ris de nos pul­sions, de nos angoiss­es ou biberon­nés par d’autres mon­des inven­tés avant le nôtre. Des mon­des réal­ités, des mon­des FICTION, qua­si “mythiques”, issus de notre capac­ité humaine à ryth­mer la langue, à nous laiss­er porter par elle, à inven­ter tout un monde avec ce qui nous affecte.

On le voit, on le sent, à la lec­ture de la pen­sée Clé­mens, l’en­jeu de la FICTION ne relève pas que de “l’art de racon­ter une belle his­toire”, il ne se situe pas non plus unique­ment dans sa capac­ité à nous émou­voir ou à nous dis­traire. Se situerait plutôt dans le fait de savoir si, à l’op­posé du FICTIF, le monde inven­té devant nous sur la page, dans le film, dans les corps, dans nos bouch­es, ouvre ou clôt notre rela­tion au réel. Ré-invente ou pas notre rap­port aux phénomènes sur­gis­sant dans le réel. Passe d’un monde déjà vu, déjà dit, à un monde incon­nu, inouï. Arrête ou relance le mou­ve­ment poten­tielle­ment per­pétuel que nous sommes.

Dire encore ceci, pour con­clure pro­vi­soire­ment : Le fic­tion­nel et le fic­tif est un livre magis­tral, con­den­sant, à sa façon, 50 ans de “tra­vail”. Les deux ouvrages sor­tant ces jours-ci aux édi­tions CEP con­sti­tu­ant une excel­lente intro­duc­tion à une pen­sée et une sen­si­bil­ité, hors norme, rob­o­ra­tives et exigeantes.

Vin­cent Tholomé