Georges Cinémon

Bernard ALAVOINE (dir.), Simenon à l’écran, Traces n° 23, 2020, 200 p., 15 €, ISBN : 978–287562234

Simenon et le ciné­ma, c’est une his­toire d’amitiés (avec des réal­isa­teurs et des acteurs de renom), d’argent aus­si, certes – puisque le romanci­er com­prit très tôt le béné­fice que lui rap­por­taient les adap­ta­tions de ses romans, quitte à en céder les droits en des temps où il eût été moins com­pro­met­tant de s’abstenir. Une his­toire d’amour surtout, qui com­mence par un coup de foudre entre Sep­tième Art et Lit­téra­ture, et se pour­suit en idylle entre texte et image, jusqu’à ce que sur­gis­sent les inévita­bles ques­tion­nements sur leur fidél­ité respec­tive… Heureuse­ment, les nom­breuses diver­gences n’amenèrent jamais à la rup­ture défini­tive.

Le dossier Simenon à l’écran rassem­blé dans le dernier numéro de la revue Traces, sous la houlette de Bernard Alavoine, ne pré­tend aucune­ment résoudre la querelle entre la let­tre et l’esprit qui divise les réal­isa­teurs s’étant emparés de l’univers simenon­ien. Il se veut davan­tage un « état des lieux à la fois par­tiel et sub­jec­tif » et, autant le dire d’emblée, ce par­ti pris kaléi­do­scopique est de loin le meilleur choix qui pou­vait s’opérer à pro­pos de ce sujet à dimen­sion… con­ti­nen­tale ! Une richesse à laque­lle s’ajoute le plaisir solar­isé de voir se mêler, aux con­tribu­teurs picard, lim­ou­sins, parisiens ou lau­san­nois, des uni­ver­si­taires d’Athènes ou de Thes­sa­lonique. Le vol­ume est en effet issu d’un col­loque organ­isé en 2018 à l’Institut français de Grèce.


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Porter Simenon à l’écran implique des enjeux insoupçon­nés, car sous l’apparente sim­plic­ité de la matière de départ (des romans assez minces à l’exception de Pedi­gree, peu de per­son­nel romanesque, un cadre urbain qui se passe de tout déco­rum) se dis­simu­lent les véri­ta­bles dif­fi­cultés posées par la den­sité simenon­i­enne : com­ment ren­dre l’intimité douloureuse de tel per­son­nage, l’impact d’une atmo­sphère ou d’un cadre sur tel car­ac­tère (au sens anglo-sax­on) ? Le prob­lème se pose en par­ti­c­uli­er pour la veine des « romans durs », où les ressorts de l’intrigue demeurent sec­ondaires par rap­port au pas­sage au crible des des­tinées minus­cules mis­es en scène. Chris­tine Cal­vet illus­tre ce cas en con­frontant les deux adap­ta­tions, dis­tantes de plus d’un demi-siè­cle, des Fiançailles de Mon­sieur Hire, un roman « sonore, visuel, olfac­t­if […] où la part des ressen­tis, physiques et émo­tion­nels est prépondérante » (Alavoine). Les appro­pri­a­tions de Duvivi­er comme de Lecon­te seront deux réus­sites, qui éviteront cha­cune l’écueil de la trahi­son.

Tou­jours est-il qu’adapter Simenon sig­ni­fie sou­vent le récrire… Alain Boil­lat nous fait pénétr­er par l’exemple au cœur de cette périlleuse démarche en envis­ageant la genèse scé­nar­is­tique dans les trois ver­sions d’En cas de mal­heur, tan­dis que Marie-Thérèse Olivi­er-Sai­di inter­roge le défi stim­u­lant que con­stitue chaque adap­ta­tion pour le trio pro­duc­teur-scé­nar­iste-pub­lic. Le roman Bet­ty est con­vo­qué par deux fois, la pre­mière pour y débus­quer les ger­mes du Nou­veau Roman (dans l’aussi sub­tile qu’inattendue con­tri­bu­tion de Lisa Mamak­ou­ka), la sec­onde pour y exam­in­er la transsub­stan­ti­a­tion de Simenon en Chabrol (François-Jean Authi­er).

D’autres com­mu­ni­ca­tions se sig­na­lent par l’originalité de l’angle adop­té : Ioan­na Papaspyri­dou inter­roge les per­son­nages exclu­sive­ment féminins à tra­vers les titres essen­tiels que sont Le train, Le chat ou encore La cham­bre bleue. Dim­itri Roboly, en repo­si­tion­nant la focale sur l’acteur, fig­ure si sou­vent nég­ligée dans les études uni­ver­si­taires, ose un étour­dis­sant jeu de miroirs entre les deux Bel­mon­do qui incar­nèrent L’aîné des Fer­chaux, sous l’œil de Melville puis de Sto­ra.

Un vol­ume riche, qui approche en finesse, sans jamais les théoris­er à vide, les prob­lèmes inhérents au pro­jet de « dire et filmer l’indicible » simenon­ien. Mais une grande œuvre ne se définit-elle pas juste­ment par le sa voca­tion à entr­er en dia­logue et en con­nivence avec les autres arts majeurs ?

Frédéric Sae­nen