Réinventer une compatibilité de l’humain avec la biosphère

Un coup de cœur du Car­net

Gau­thi­er CHAPELLE, avec la par­tic­i­pa­tion de Michèle DECOUST, Le vivant comme mod­èle. Pour un bio­mimétisme rad­i­cal, Pré­faces de Nico­las Hulot et de Jean-Marie Pelt, Dessins de Luc Schuiten, Albin Michel, Espaces libres Poche, 2020, 432 p., 11 € / ePub : 10.99 €, ISBN : 9782226320186

le vivant comme modèle de gauthier chapelle livre de pocheD’une prodigieuse richesse con­ceptuelle, bouil­lon­nant d’innovations pra­tiques, Le vivant comme mod­èle. Pour un bio­mimétisme rad­i­cal nous délivre des schèmes de penser, de sen­tir nous don­nant la pos­si­bil­ité de nouer une nou­velle alliance avec les formes du vivant. Ingénieur agronome, biol­o­giste, con­cep­teur de la col­lap­solo­gie avec Raphaël Stevens et Pablo Servi­gne, ancien élève de Janine Benyus qui a dévelop­pé la théorie du bio­mimétisme, Gau­thi­er Chapelle déplie toutes les ver­tus du bio­mimétisme, à savoir l’ensemble des proces­sus d’innovation (économiques, tech­nologiques..) que les humains peu­vent met­tre en place en suiv­ant une idée-clé : ces inno­va­tions et ces straté­gies à faible impact envi­ron­nemen­tal doivent être inspirées par le mod­èle du vivant, par les phénomènes que la nature, les organ­ismes ont expéri­men­tés depuis des mil­liards d’années.

Bras­sant les réc­its des exploits de la barge dorée (qui cou­vre 10.000 km en dix jours de vol inin­ter­rompu, sans se rav­i­tailler), de la marée noire provo­quée par le naufrage du pétroli­er l’Amoco Cadiz, de ses expédi­tions dans l’Antarctique — les régions polaires étant les témoins-clés du réchauf­fe­ment cli­ma­tique —, exposant la grande aven­ture du vivant depuis l’émergence des bac­téries, Gau­thi­er Chapelle retrace la généalo­gie de la vie sur la Terre et démon­tre com­ment, alors que les humains ne sont qu’un mail­lon de la chaîne du vivant, ils ont rompu (par l’agriculture, la révo­lu­tion indus­trielle…) leur rela­tion avec la biosphère. Dès lors que nous sommes devenus incom­pat­i­bles avec la biosphère dont nos actions détru­isent, à un rythme accéléré, les règnes de la faune, de la flo­re, les océans, com­ment pou­vons-nous rede­venir com­pat­i­bles avec elle ?

Dans le con­texte de la crise envi­ron­nemen­tale « dont nous sommes à l’origine », de la six­ième extinc­tion mas­sive des espèces, d’une men­ace d’effondrement du sys­tème actuel (un sys­tème indus­triel basé sur les éner­gies fos­siles), le bio­mimétisme s’avance comme une boîte à out­ils per­me­t­tant de nous recon­necter avec la nature. Inter­dépen­dants, cor­rélés aux autres espèces de l’écosystème Terre, nous com­pro­met­tons notre survie à plus ou moins long terme (et celles des pop­u­la­tions ani­males, végé­tales) dès lors que nous avons choisi d’ignorer l’un de ces principes sur lesquels repose le vivant.

Au lieu de nous con­cevoir comme une excep­tion en extéri­or­ité, le bio­mimétisme rap­pelle notre appar­te­nance à la grande toile de la vie dont nous brisons les fils et nous engage à repenser rad­i­cale­ment notre manière d’habiter la terre, de pro­duire, de con­som­mer. Par­mi les grands principes du vivant, sans lesquels ce dernier meurt, Gau­thi­er Chapelle pointe que « la vie recy­cle tout ce qu’elle utilise », « la vie tend à opti­miser plutôt qu’à max­i­malis­er », « est com­péti­tive sur un fond de coopéra­tion », « est inter­con­nec­tée et inter­dépen­dante ». Ces qua­tre derniers principes, l’humanité les bafoue, pro­duisant des quan­tités de déchets non recy­clables, une économie linéaire, là où les écosys­tèmes, acquis à une économie cir­cu­laire, trans­for­ment les déchets en matières pre­mières, agen­cent des com­porte­ments har­monieux, des inven­tions durables, à coût énergé­tique faible.

Le fran­chisse­ment de cer­tains seuils, la mise à mal de la capac­ité de résilience pro­pre aux écosys­tèmes (la répéti­tion et l’ampleur des agres­sions telles que pol­lu­tion, mer de plas­tiques, destruc­tion des habi­tats, déforesta­tion, déser­ti­fi­ca­tion, etc, com­pro­met­tant le mécan­isme d’adaptation) dessi­nent le scé­nario d’un point de non-retour. Longtemps, Gau­thi­er Chapelle a cru que gou­ver­nants et société civile allaient se mobilis­er afin que « le retour vers une rela­tion de réciproc­ité avec la biosphère s’amorce à temps ». En rai­son de l’inaction, de l’aggravation des désas­tres envi­ron­nemen­taux, de leurs effets domi­nos, boules de neige, l’écroulement prob­a­ble de notre forme de civil­i­sa­tion exige la mise en œuvre d’une nou­velle civil­i­sa­tion basée notam­ment sur le low-tech, l’abandon des éner­gies fos­siles et de l’agriculture inten­sive.

 
 

Depuis des mil­liards d’années, les organ­ismes expéri­mentent par essais et erreurs des adap­ta­tions : la nature n’est pas une extéri­or­ité objec­tivée, un creuset de ressources exploitable à mer­ci mais ce sans quoi nous ne sur­vivrons pas, une inépuis­able source d’enseignements et d’inspiration. Le bio­mimétisme per­met de réin­ven­ter ce que nous avons per­du au fil des mil­lé­naires, une con­nec­tiv­ité avec la diver­sité du vivant, sans laque­lle nous nous con­damnons à dis­paraître après avoir été respon­s­ables de l’extinction d’une immense par­tie du règne ani­mal et végé­tal.  Cer­tains penseurs ont con­testé la per­ti­nence du con­cept d’effondrement ini­tié par Jared Dia­mond, l’alliance de solu­tions pra­tiques locales et d’une veine médi­ta­tive en lieu et place d’une analyse poli­tique, la « nat­u­ral­i­sa­tion des rap­ports soci­aux », le lancer d’une arche de Noé dans une vision d’apocalypse. Par-delà les con­tro­ver­s­es, recon­nais­sons que Gau­thi­er Chapelle, Raphaël Stevens, Pablo Servi­gne ont l’insigne mérite d’alerter sur l’urgence écologique et de fray­er des pistes d’une sor­tie du sys­tème délétère actuel. Dans cet essai, Gau­thi­er Chapelle artic­ule un nom­bre de propo­si­tions fortes qui nous don­nent la pos­si­bil­ité de fray­er un autre monde sur les ruines de celui-ci.l'humanité bio-inspirée sous la direction de gauthier chapelle

Sig­nalons la paru­tion de l’ouvrage col­lec­tif sous la direc­tion de Gau­thi­er Chapelle et Kali­na Raskin, Human­ité bio-inspirée, une autre approche aux édi­tions Le Cherche-Midi.

Véronique Bergen