La mère, le père & l’être dans la langue

Un coup de cœur du Carnet

Nicole MALINCONI, Nous deux, Da solo, postface de Marie Klinkenberg, Impressions nouvelles, coll. « Espace Nord », 2020, 260 p., 8,5 €, ISBN : 9782875684882

malinconi nous deux da soloAmour possédé. Amour sous possession. Amour. Avoir. Ainsi commence Nous deux. Par un court poème sous forme de déclinaison amoureuse : « Heureusement que je t’ai/Heureusement qu’on s’a… »  Jusqu’à l’ambigu dernier vers : « Tu m’as eue ». Piège. De l’amour. De l’amour maternel dans ce livre-ci de Nicole Malinconi, prix Rossel 1993. Le livre de la mère et de la fille.

Une mère d’origine belge, née dans la région de Dinant. Mariée en premières noces à un ouvrier blond, infidèle. Elle le quittera – qu’elles sont belles les pages de son échappée à Bruxelles, accompagnée de sa sœur Louise. Par la suite, elle épousera celui qui deviendra le père de Nicole Malinconi. La fille. Elles deux. Nous deux. Que la troisième édition en Espace nord continue de faire suivre de Da solo, sous sa forme originaire de récit monologué (paru en 1997) mais en lui ajoutant une version remontée (comme on parle de montage au cinéma) et raccourcie pour le théâtre (c’est le bonus de cette nouvelle édition – on espère qu’un jour l’éditeur ajoutera À l’étranger, récit de l’installation ratée de la famille en Italie, ainsi la trilogie familiale serait complète). Da Solo. Le livre du père tout seul (même s’il est question de sa femme et de sa fille aussi, rapprochées et différenciées par leur prénom : Lyse et Lisa). Le père. Originaire du petit village de Tizzana, en Toscane. Arrivé en Belgique en 1928, après avoir circulé en France. Émigré non pour œuvrer dans les mines, mais pour vivre son rêve d’enfant, « voir du pays et apprendre les langues étrangères ». Il travaillera comme garçon de café. Rejeté à la périphérie familiale par la fusion mère/fille dans Nous deux, il reprend voix dans Da solo et on l’écoute (le lit) avec attention : il (nous) parle comme on aime imaginer que le font les anciens. Avec pondération, compréhension, compassion.

Si les deux récits, par l’écriture et leur parti pris formel, réussissent ce qu’a raté la vie, c’est-à-dire à décoller le couple mère/fille, à redonner au père sa juste position, à réunir et recomposer la famille, ils ont d’autres propositions littéraires. Ils dressent le portrait réaliste et épuré de deux vies particulières, complexes et minuscules comme le sont la plupart des vies ; de deux destins qui échappent et rejoignent le sens commun ; de deux personnes empêtrées dans la vieillesse, chacune à sa façon : la mère, sous la coupe des mouvements du cœur, avec la maladie et la mort au travail ; le père, lui, accroché à la raison, le corps de plus en plus douloureux et sa vie qui rétrécit. Deux personnes dans leur lutte contre l’oubli et dans le récit de leur vie. Pour chacun d’eux, la Seconde Guerre mondiale a fait événement : elle est restée en Belgique, lui a été enrôlé pour le travail obligatoire à Dresde. Peut-être que c’est de cette séparation passagère que le couple se désunit une première fois. La deuxième serait la naissance de l’enfant.

Dans ces deux textes magnifiques, la langue occupe une place prépondérante : maternelle, elle est faite de « mots en patois [qui] s’écrasaient au sol », qui se raréfiaient la mort venant ; maritale et paternelle, elle contient des échos populaires, italiens et wallons. Chacun sa langue avec ses particularités, ses trous, ses achoppements, chacun sa langue accueillie dans la langue littéraire. Car c’est cela qu’offre Nicole Malinconi dans ces deux livres, comme dans nombre de ses textes, c’est cela qu’elle offre : des façons de dire, d’écrire l’être, au plus profond, au plus près du réel, en langue, en littérature.

Michel Zumkir