René Magritte, la photographie et le cinématographe

Xavier CANONNE, René Magritte, The Reveal­ing Image (L’Image révélée), Ludion, 168 p. illus­trées, 39,90 €, ISBN : 978–94-9181–973‑5

canonne magritte l image reveleeS’il a approché, voire pra­tiqué en ama­teur, pho­togra­phie et ciné­ma – il préférait par­ler de « ciné­matographe » –, ces deux dis­ci­plines n’ont jamais con­sti­tué pour René Magritte une créa­tion intel­lectuelle et artis­tique qui atteindrait la force de frappe de sa pein­ture. En 1960, Luc de Heusch présen­tait un film sur le pein­tre et son œuvre, Magritte ou La Leçon de choses. Au cours d’un entre­tien avec Jacques de Deck­er, qui évoque alors les films de Buñuel et Dali, Magritte lui répond : « Même si je con­nais­sais les rudi­ments de l’art ciné­matographique, je ne pour­rais expli­quer mes idées que par la pein­ture (…) Je ne par­ticipe au ciné­ma qu’en tant que spec­ta­teur. Mes films préférés sont Babette s’en-va-t-en guerre (de Chris­t­ian-Jacque, 1959, NDLR) ou Madame et son auto (de Robert Ver­nay, 1958, NDLR). Je ne sup­porte pas les films qui veu­lent me faire appren­dre quelque chose ou m’exposer une thèse : ce ciné­ma-là m’ennuie »[1].

Quant à la pho­togra­phie, même si on con­nait l’importance que lui accor­dait Paul Nougé (avec l’infaillible série Sub­ver­sion des images, en 1929–30), et l’abondante source de créa­tion qu’elle fut chez des sur­réal­istes tels que Man Ray, Jacques-André Boif­fard, ou chez nous, Raoul Ubac, Mar­cel Lefrancq, Mar­cel Marïen, Léo Dohmen, elle n’était prin­ci­pale­ment pour Magritte qu’un out­il tech­nique, un instru­ment de tra­vail dans la réal­i­sa­tion de ses œuvres pic­turales. Acces­soire­ment, elle deve­nait égale­ment ce que Scute­naire, l’ami fidèle, appelait « des doc­u­ments-sou­venirs sans pré­ten­tion, à peine élaborés (…) où Magritte, dans ses jours de loisir, s’amusait à met­tre les gens – sa femme, ses amis – en des sit­u­a­tions inven­tées avant de les faire tir­er en por­trait »[2]. Mais les choses sont-elle aus­si sim­ples ?

Archives familales, images de création

C’est tout l’intérêt de l’ouvrage de Xavier Canonne qui, à l’occasion d’une expo­si­tion itinérante des pho­togra­phies de Magritte lui-même ou réal­isées par ses proches, présen­tée en Aus­tralie, à Hong Kong, Séoul et, in fine cet été, au Musée de la Pho­togra­phie à Charleroi, offre l’occasion d’aborder de manière plus appro­fondie le lien de Magritte avec ces images, et d’envisager le statut qu’il leur accor­dait. Le cor­pus rassem­blé est vaste et éclec­tique, issu d’archives famil­iales, de col­lec­tions privées, de vidéo­grammes tirés de films ama­teurs réal­isés par Magritte – dont André Blavier livrait en 1979 déjà des frag­ments de scé­nar­ios[3].

L’ensemble va du petit René dans les bras de sa mère en 1899, à une pho­to du pein­tre, Stet­son de cow-boy sur la tête, au cours d’un voy­age à Hous­ton en 1965, en pas­sant par sa rela­tion avec Geor­gette dès 1920, et tout le groupe, plus ou moins fluc­tu­ant, d’amis et amies qui au fil des ans l’accompagneront jusqu’à sa mort en 1967.

Cer­taines images sont con­nues, d’autres beau­coup moins. On peut y voir com­ment, dès la for­ma­tion du groupe brux­el­lois en 1924–25, la pho­togra­phie occupe une place non nég­lige­able : les pho­togra­phies de Geor­gette, sa muse, devi­en­nent des mis­es en scène pour cer­taines œuvres pic­turales, et don­nent aus­si à Magritte l’opportunité de se livr­er à cet exer­ci­ce men­tal qu’il affec­tionne : l’expérimentation des idées, l’image dans l’image, l’œuvre en miroir où il ques­tionne le réel. Ain­si, de la pein­ture La ten­ta­tion de l’impossible de 1928, vari­a­tion sub­tile sur le thème clas­sique du pein­tre et son mod­èle. Le pein­tre s’y représente peignant le corps d’un mod­èle nu, qu’il a lui-même préal­able­ment esquis­sé de manière pho­tographique avec Geor­gette (légère­ment vêtue). L’année suiv­ante, il pein­dra La trahi­son des images et son désor­mais célèbre « Ceci n’est pas une pipe » (mais bien sa représen­ta­tion).

Photographie et clairvoyance

La mise en abyme qu’affectionne Magritte se retrou­ve encore dans une autre pein­ture qui ne porte pas pour rien le titre de La clair­voy­ance (1936). Mais Jacque­line Del­court-Nonkels, proche du cou­ple Magritte, en donne une image pho­tographique : celle du pein­tre assis devant son chevalet, peignant la toile où il se repro­duit lui-même à l’identique, en train de pein­dre un oiseau. Bien plus qu’un sim­ple out­il tech­nique ou doc­u­men­taire, la pho­togra­phie est un médi­um sim­ple qui va de l’un à l’autre, mais à l’époque, rel­a­tive­ment coû­teuse, elle ne béné­fi­cie pas du même statut artis­tique que la pein­ture. Man Ray l’affirmera sans ambages et non sans ironie en 1937, dans un recueil de ses pho­togra­phies pré­facé par Bre­ton : La pho­togra­phie n’est pas l’art – et surtout pas aux yeux du pub­lic.

Si Magritte s’avère pho­tographe, c’est égale­ment, plus tech­nique, dans la com­mande de travaux ali­men­taires qu’il réalise pour des pub­lic­ités, et, dans un reg­istre tout opposé, lorsqu’il met en scène, de manière bur­lesque, amu­sante, légère ou inquié­tante, ses com­plices : son frère musi­cien Paul et son épouse Bet­ty, l’indocile Paul Col­inet, les cou­ples Irène Hamoir-Louis Scute­naire et Paul Nougé-Marthe Beau­voisin, le sin­guli­er Mar­cel Lecomte, un peu plus tard Mar­cel Mar­iën, Jacque­line Del­court-Nonkels. Ain­si peut-on trou­ver dans le por­trait pho­tographique de Paul Nougé, pipe à la main, le vis­age occulté par le dami­er d’un jeu d’échecs et inti­t­ulé Le géant, une réal­i­sa­tion qui aurait pu trou­ver un aboutisse­ment entière­ment pic­tur­al. Les petits films que Magritte – qui a accom­pa­g­né et suivi l’évolution du « ciné­matographe » depuis sa nais­sance – réalise lui-même dans les années 1950–1960, ne sont hélas plus vis­i­bles dans leur inté­gral­ité. Mais il est plau­si­ble, au vu de cer­tains vidéo­grammes, ou des frag­ments de scé­nar­ios révélés par Blavier et la cor­re­spon­dance de Magritte, qu’ils pou­vaient bien, comme le souligne Xavier Canonne, avoir statut de « récréa­tion autant que créa­tion ».  

Alain Delaunois

[1] Cité par André Blavier dans René Magritte, Ecrits com­plets, Flam­mar­i­on, 1979, p. 499.

[2] Textes et titres de Louis Scute­naire pour La fidél­ité des images, René Magritte, Le ciné­matographe et la pho­togra­phie, Lebeer-Hoss­mann, (s.d.), p. 5.

[3] Voir René Magritte, Écrits com­plets, Flam­mar­i­on, 1979.