Un recueil poétique polymorphe

Stéphane LAMBERT, Écri­t­ure pre­mière, Let­tre volée, 2020, 96 p., 17 €, ISBN : 978–2‑87317–561‑0

lambert écriture premièreAprès une œuvre déjà abon­dante et diverse, Stéphane Lam­bert revient à la poésie, cette fois dans un vol­ume élé­gant pub­lié à La Let­tre volée. Un recueil impor­tant, Écri­t­ure pre­mière, tout en dis­cré­tion mais explicite dans sa sim­plic­ité, en apparence peut-être, lan­gag­ière sans doute, et pour­tant com­plexe d’inspiration. Celle-ci est claire­ment avouée si on dis­tingue dans le texte dif­férentes sec­tions titrées, soit en dédi­cace à des artistes ou à leurs man­i­fes­ta­tions, à l’exclusion de tout résumé, soit en manière de pos­si­ble lec­ture ou inter­pré­ta­tion. Il faut en tout cas compter avec la vraie doc­u­men­ta­tion en appui à un choix en con­nais­sance cer­taine. Comme dans ses autres pub­li­ca­tions, essais et cer­tains romans, Stéphane Lam­bert est donc ici voué à l’art.

Nous le suiv­rons dans son itinéraire.

Les poèmes de la par­tie ini­tiale sont intro­duits par l’art par­ié­tal. Ce titre évoque la préhis­toire et les représen­ta­tions var­iées fig­u­ra­tives ou abstraites sur les murs, sur les parois des grottes ou roches. Zoomor­phes, anthro­po­mor­phes par exem­ple, elles ont été réal­isées par l’homme de Néan­derthal et décou­vertes seule­ment à par­tir du 19e siè­cle. Ces œuvres peu­vent remon­ter à — 40.000 ans. 

Le poète ne s’embarrasse pas de tels doc­u­ments dans ses textes mais ils en sont inspirés, appelant pré­cisé­ment  au témoignage lis­i­ble, à la fig­u­ra­tion ani­male, au tra­vail, au bes­ti­aire, à la grotte, aux corps bondis­sants,  à l’écriture…

les âmes
en dessi­nant
con­tèrent
leurs han­tis­es

L’allusion au passé très loin­tain est évi­dente dans la plu­part des poèmes. Ain­si tout/ce qui fut créé/quelle/que soit/l’époque s’inscrit dans un com­mun mou­ve­ment et déboule de la nuit des temps pour envahir la nôtre.

En sec­ond lieu, Lam­bert a choisi de référ­er à Mark Tobey (Seat­tle 1890- Bâle 1976), pein­tre améri­cain abstrait et expres­sion­niste. Pour l’avoir cher­ché dans les musées ou expo­si­tions, Stéphane Lam­bert le con­naît bien, comme plusieurs de ses con­tem­po­rains sur lesquels il a aus­si écrit. On retrou­ve dans les poèmes l’expérience et le four­mille­ment de l’écriture blanche, mais aus­si l’énergie de l’artiste :

lignes
de la main
tracées
sur la toile
tis­sant
le brouil­lage
     du vivant
dans la pul­sion
de l’image

Traquant dans un ensem­ble la mul­ti­plic­ité des détails, il retrou­ve la cal­ligra­phie si famil­ière à Tobey,

l’entassement des temps
déverse
dans l’espace de l’œuvre
des mil­liers de signes
mil­lé­naires
cueil­lis par le filet
du regard

Là où la paix guerrière/atteignant/l’embellie, le poète fouille sous la pein­ture, l’imaginaire, la fête, le chaos, le monde. Nuit et clarté.

Pour suiv­re, voici Lee Ufan, artiste et cri­tique.

Lam­bert s’inspire plusieurs fois des matières dont sont faites les sculp­tures, en les citant d’entrée de poème, mais dans un ordre, une gra­phie ou un dessin dis­tincts : pierre métal ciel ; pierre ciel métal ; ciel  pierre métal ou ciel métal pierre hori­zon puis terre ciel hori­zon. Tou­jours en action avec le con­texte. L’allusion peut être brève: encre plongée dans le vide//vide ense­mençant la matière ou pléni­tude de chaque élément//autant que de l’espace/qui les lie.

Ou encore attachée aux silences, aux blancs, à la dis­so­lu­tion, au rien. Par­fois, le poète s’implique dans l’univers de l’artiste en se met­tant en scène, à même l’œuvre qu’il décrit, incor­poré à la pre­mière per­son­ne du sin­guli­er ou du pluriel. Tou­jours très atten­tif à l’écriture et au dessin du texte qu’il com­pose comme en regard avec la représen­ta­tion directe ou allu­sive.

Ensuite Lam­bert plonge dans un infi­ni poly­mor­phe lorsqu’il se tourne vers Ger­hard Richter. Stéphane Lam­bert a dans le choix de ses poèmes traduit la forte impres­sion qu’il a ressen­tie. Dès l’abord il évoque en peu de mots la pro­fondeur où l’artiste l’entraîne. Celui-ci s’impose de façon plurielle à celui qu’il inspire qui s’applique, tout en poésie, à enreg­istr­er, à ques­tion­ner : de quoi ; que voir ; … Chercher tou­jours à attein­dre le grand vivre, à dés­in­té­gr­er l’image de l’illusion, ou son con­traire. Retourn­er dans la loin­taine vie, retrou­ver les traces et soi. Peut-être dans le

noir
pro­fond
pour­suiv­ant
le devenir
de l’être

L’œuvre dans l’œuvre emporte le poète vers

mille chemins
dans leur impos­si­bil­ité

mille désirs 

en leur fin 

miroitée 

mille fins 

dif­frac­tées 

vers d’autres fins 

dif­frac­tées 

ain­si 

sans fin

Les lais­sant non vus ces chemins mais une scène/brouillée, où la clarté est éteinte. Peut-on encore voir le

paysage
exsu­dant
sa vérité
comme on
tran­spir­erait
sa forme

Le texte inter­roge les traces, comme les copies de traces échos de pho­togra­phies pour en fix­er lumineux le sou­venir. Lui, reste et le spec­tre du ciel.

Nous arrivons main­tenant dans un lieu  d’art : Teshi­ma Art Muse­um (Rei Naito /Ryue Nishiza­wa ) titre en out­re dédi­cacé dans deux vers de F. W. J. Schelling évo­ca­teurs. Cette sec­tion ain­si annon­cée s’ouvre sur le Japon et le musée, situé sur une colline de l’île de Teshi­ma : où «l’art et la nature ne feraient qu’un », dans un ouvrage  com­mandé par Soichi­ro Fuku­take et conçu par l’artiste et l’architecte cités. Une struc­ture qua­si enfouie dans le paysage qui est tout en longueur, bom­bée, avec ouver­tures vers l’extérieur.

Une expéri­ence d’art con­tem­po­rain qui a sans doute mar­qué pro­fondé­ment Stéphane Lam­bert. Il la définit dans le pre­mier poème :

une goutte
d’eau
éclôt
se meut
chem­ine
et meurt

Ensuite, il le répète encore deux fois, avant d’en pro­longer l’effet. Il s’agira tou­jours d’eau, de ruis­selle­ment, riv­ière, petite mer, presque océan, irri­ga­tion, assèche­ment… Dans la cer­ti­tude d’un jeu/de vases/communicants, il alterne présence et absence pour en con­clure par la séquence d’une nais­sance et d’une renais­sance per­pétuelle.

Un poème ensuite de trois stro­phes qui se posi­tion­nent en décalage, un cal­ligramme comme l’auteur choisit sou­vent.

vie enclose
infil­trée
d’intempéries

monde
enchâssé
dans le monde

écho
échoué
de l’univers

Texte qui ren­voie claire­ment à la struc­ture du musée et à l’imbrication des élé­ments avec le paysage aqua­tique autant qu’à la per­ma­nence de l’impression pre­mière. Et peut-être à l’éveil et au titre du recueil.

La dernière par­tie titrée Evi Keller est cen­trée sur une seule œuvre de la plas­ti­ci­enne alle­mande. Plus qu’une instal­la­tion, la per­for­mance « nuit blanche » dite Réc­on­cil­i­a­tion a eu lieu à Paris les 5 et 6 octo­bre 2019, de 20 heures à 3 heures du matin. C’est une œuvre audio­vi­suelle qui pro­jette des ful­gu­rances lumineuses à Saint-Eustache où l’artiste trans­fig­ure en matière/lumière la mémoire de cen­taines de mil­lions d’années. Tout ensem­ble un rit­uel ini­ti­a­tique et une œuvre d’art fon­da­trice qui joint aux forces naturelles le monde sans lim­ites.

Le poète tente de trans­met­tre l’effet d’une œuvre visuelle qu’il ne peut mon­tr­er mais qui s’est imposée à lui. Pour en attein­dre le sens il part de rien. Un rien qu’il souligne afin d’en mon­tr­er l’essentiel qui le con­tred­it à dif­férentes repris­es, dans une sorte d’image matrice/fractionnée/à l’infini. Il en extrait toute sen­sa­tion pri­male, le son, la parole, la musique, le bruit, le froid, le feu, la lumière et aus­si l’obscurité : une con­cen­tra­tion qui imprègne et se sub­stitue au vide. Cela peut pass­er par une sen­sa­tion douloureuse :

frot­te­ment
du feuil­lage
sur la plaie

hors de soi
enten­dre
souf­fler
le moi uni­versel

Pour ensuite en invo­quer la fin, Lam­bert atteint, après avoir épuisé toute forme et fait dis­paraître le corps, le lieu du rien, il remonte enfin à l’origine, quel que soit le chaos.

Une manière de ter­min­er le vol­ume.

Alors nous devons, nous pou­vons, enfin revenir à la total­ité du recueil et à son titre

Écri­t­ure pre­mière qui infléchi­rait la lec­ture. S’agirait-il d’une écri­t­ure spon­tanée, qui note immé­di­ate­ment une impres­sion, une réac­tion par exem­ple aux œuvres d’art que le poète con­tem­ple ou aux­quelles il pense ? ou d’une réponse à un impératif de l’instant qui élit une forme plutôt  alternée. Ce serait une expli­ca­tion de la dif­férence de rythme entre les poèmes. L’un s’étire sur plusieurs pages, l’autre se pré­cip­ite et se regroupe en une fois. Soit pour ce dernier les mots sont nus, sans déter­mi­na­tion et presque pas de qual­i­fi­ant, mais avec un verbe inté­gré. Le déverse­ment du texte est mis en valeur par l’absence de ponc­tu­a­tion, absence de majus­cules, de rimes, ou toute autre norme de ver­si­fi­ca­tion. Soit pour le pre­mier mode, le poète qui choisit la lenteur, fait atten­dre le lecteur puisqu’il reporte la suite. Quel que soit le rythme, la scan­sion en est mod­i­fiée. Ce sera de même avec le recours au cal­ligramme qui implique un mou­ve­ment du regard.

D’une cer­taine façon, le poète qui écrit des­sine ou grave.

On peut penser au rap­port entre les poèmes et l’art qui appa­raît en trans­parence. Ce serait peut-être aus­si un car­net de voy­age, un reportage poé­tique.

Jean­nine Paque