« Ceci n’est pas un Maigret »

Nadine MONFILS, Les folles enquêtes de Magritte et Geor­gette. Nom d’une pipe !, Robert Laf­font, coll. « La bête noire », 2021, 296 p., 14,90 € / ePub : 9.99 €, ISBN : 978–2‑221–25020‑4

monfils les folles enquetes de magritte et georgetteAh ! comme il doit se réjouir René Magritte là-bas au milieu de ses ouates de nuages qui nav­iguent allè­gre­ment dans un ciel bleu, d’être devenu, le détec­tive chargé (par lui-même) d’élucider une série de meurtres que Nadine Mon­fils nous racon­te dans ce pre­mier roman polici­er de la série « Les Folles enquêtes de Magritte et Geor­gette ». On annonce déjà – pour juin – une deux­ième enquête qui se déroulera à Knokke, Nom d’une pipe ! se déroulant pour l’essentiel à Brux­elles. Il y a fort à pari­er que notre Belge de Mont­martre ne s’arrêtera pas en si bon chemin et que, Geor­gette et René, avec leur chien  Loulou revien­dront dans de nou­velles aven­tures !

Qui d’autre que l’espiègle et drôle et décalée Nadine Mon­fils aurait pu avec autant d’allégresse s’emparer d’un pro­jet lit­téraire aus­si exal­tant ? Il est vrai, elle le déclare en fin de vol­ume, qu’elle voue une admi­ra­tion sans bornes et de longue date à Magritte. Celui-ci « l’accompagne depuis longtemps ». Elle ajoute : « Magritte c’est une longue his­toire d’amour…Il appa­raît déjà dans mon thriller Coco givrée et dans mon film Madame Edouard »

Qui d’autre qu’une écrivaine belge en exil dans l’Hexagone pou­vait mieux don­ner à ressen­tir, fût-ce à tra­vers un roman à énigme, l’étrangeté d’un pein­tre dont le nom – comme celui d’autres fig­ures de proue de la Bel­gi­tude (Hergé avec Tintin, Peyo avec les Schtroumpfs, Simenon avec Mai­gret, pour ne citer que des noms liés au livre) – incar­ne ce qui fait de l’imaginaire belge un mariage idéal et fan­tasque  entre le sin­guli­er et l’universel ?

Qui d’autre qu’une roman­cière dont l’œuvre est autant illu­minée d’humour décalé et de ten­dresse dévoilée (comme on l’a vu dans ses deux derniers romans) pou­vait se lancer dans cette aven­ture lit­téraire en embar­quant dans sa croisière de fic­tion autant de per­son­nal­ités qui ont fait la spé­ci­ficité belge ? Il y a Brel, l’incontournable, dont l’œuvre et le des­tin sont d’inépuisables sources d’inspiration (comme le mon­tre le tra­vail admirable mené à la Fon­da­tion Brel par sa fille France) et qui dans ce roman inter­vient (par chan­son inter­posée) dans le dénoue­ment de l’enquête. Appa­rais­sent aus­si les com­pars­es de La fleur en papi­er doré, cet est­a­minet de la rue des Alex­iens où se retrou­vait autour de la bière que ser­vait Gérard Van Bru­ane la bande des sur­réal­istes. Sous le nom de « société du mys­tère », ils se réu­nis­saient comme des potach­es : le pre­mier d’entre eux, le « Scut » alias Louis Scute­naire, Paul Col­inet, Mar­cel Lecomte, Paul Nougé, André Souris…. Et puis le lecteur s’amusera à recon­naître l’une ou l’autre fig­ure du sérail lit­téraire brux­el­lois, comme le père du com­mis­saire de police Jefke, un romanci­er à l’instar de sa mère qui ne serait autre, la fic­tion per­met tout, que Nadine Mon­fils elle-même !

Mais Nom d’une pipe !  est un roman polici­er à part entière, un detec­tive sto­ry comme ceux que Magritte aimait lire dans son ado­les­cence. Hap­pé dès les pre­mières lignes par de mys­térieuses let­tres d’amour anonymes adressées à Madeleine, serveuse au Roy d’Espagne sur la Grand Place de Brux­elles, assas­s­inée quelques jours plus tard, le lecteur se voit plongé dans une série de meurtres et sur les pistes qu’explore notre pein­tre nation­al pour iden­ti­fi­er le coupable

Omniprésente dans le roman,  Brux­elles nous dévoile dans ce « guide lit­téraire » la magie et le quo­ti­di­en des lieux comme le Vieux Marché, la rue Blaes, le café Chez Willy, le Métro­pole… et tant d’autres.

À la ter­rasse de cet hôtel mythique, situé Place de Brouck­ère, Mon­fils imag­ine une ren­con­tre entre Magritte et Jacques Brel. Celle-ci n’a sans doute pas eu lieu, mais elle trou­ve sa place idéale dans le roman tant est plau­si­ble ce som­met entre les  deux hommes qui s’admiraient. Ce chapitre est aus­si une belle manière pour la roman­cière de dire son indé­fectible admi­ra­tion pour le grand Jacques.  Le dia­logue entre le pein­tre et le chanteur est  recon­sti­tué sur la base de pro­pos que l’un et l’autre ont pronon­cés. Et cela donne un chapitre exem­plaire de ce que per­met cette «  fic­tion du réel » dont se joue celle qui nous avait si bien racon­té, dans un roman aus­si, la folie du Fac­teur Cheval.

Le réel c’est aus­si l’univers de Magritte et Geor­gette, dont le roman dévoile (et tout y est exact à cet égard), les sources d’inspiration, les manies du pein­tre, les rit­uels de l’artiste, mais aus­si ce qui, dans l’enfance, a nour­ri de façon inaltérable l’inconscient dont le Maître a fait les œuvres les plus poignantes.

Ah ! comme elle doit se réjouir, Geor­gette, de con­stater com­bi­en la roman­cière a fait d’elle un por­trait allè­gre et plein de verve, on entend même sa manière sin­gulière de s’exprimer, l’accent belge, mais aus­si la gouaille qui per­met de tout dire sans pren­dre de gants ni de pré­cau­tions ora­toires. Per­son­nage romanesque, elle est la pro­tag­o­niste idéale de l’en­quête, comme elle le fut dans la vie de celui qui l’appelait ten­drement « Mon p’tit poulet », « Mon p’tit Bibi » ou, dans les séquences poli­cières, « Madame Wat­son ».

On en oublie presque, au terme de cette chronique que Nom d’une pipe ! est un roman polici­er dont l’énigme est dénouée par nos deux détec­tives ama­teurs, grâce aux chan­sons de Brel et aux prénoms qui en font cer­tains titres… C’est d’ailleurs par un réc­i­tal du grand Jacques à l’Ancienne Bel­gique que s’achève le roman. Dans la salle, Geor­gette et René ne peu­vent retenir leurs larmes aux plus intens­es moments du réper­toire, tan­dis que dans le salon de leur mai­son, Loulou alla « se vautr­er dans le canapé, devant le chevalet… »

 N’en dis­ons pas davan­tage. À vous, lec­tri­ces et lecteurs, de décou­vrir, toutes affaires ces­santes, mais en dégus­tant chaque épisode, qu’il soit vrai ou fruit de l’imagination.

Jean Jau­ni­aux