Schuiten et Peeters : lettre à Bruxelles, la survivante

Un coup de cœur du Car­net

François SCHUITEN, Benoît PEETERS, Brux­elles. Un rêve cap­i­tal, Cast­er­man, 2021, 128 p., 29 €, ISBN : 978–2‑203–22977‑8

schuiten peeters bruxelles un reve capitalQuand l’hommage à une ville jail­lit de l’imaginaire, de la sen­si­bil­ité d’un duo de créa­teurs ayant mar­qué le neu­vième art de leur empreinte, l’enchantement est au ren­dez-vous. Dans le somptueux ouvrage Brux­elles. Un rêve cap­i­tal, François Schuiten et Benoît Peeters opèrent un glis­san­do de Brüsel des Cités obscures à la cap­i­tale Brux­elles approchée sous la forme d’une balade archi­tec­turale, his­torique et onirique. Au fil d’une prom­e­nade résol­u­ment sub­jec­tive, les auteurs nous entraî­nent dans un réc­it con­stru­it sur des por­traits de lieux (la Grand-Place, le Palais de Jus­tice, la Porte de Hal, le Palais Sto­clet, le Musée Wiertz, la Mai­son Autrique…), de per­son­nages (les archi­tectes Joseph Poe­laert, Vic­tor Hor­ta, Hen­ry Van de Velde, l’archiviste Paul Otlet et son Mun­da­neum…) et d’événements (ponctuels et irréversibles : le voûte­ment de la Senne, la Jonc­tion Nord-Midi, choix de Brux­elles comme cap­i­tale de l’Europe…).

Atten­tifs au pat­ri­moine cul­turel et au pat­ri­moine naturel, ils aus­cul­tent, écoutent, traduisent l’âme des pier­res, des mon­u­ments mais aus­si l’âme des jardins, du Bois de la Cam­bre, de la Forêt de Soignes. En dépit d’une ville blessée, saignée à blanc, vic­time d’une brux­el­li­sa­tion qui, loin de se réduire une patholo­gie du passé, prend d’autres vis­ages actuelle­ment (dont celui de la gen­tri­fi­ca­tion galopante), l’album délivre une déc­la­ra­tion d’amour à une sur­vivante, à une ville qui porte en elle les cica­tri­ces de grands travaux inutiles ou de pres­tige, qui arbore sur son corps vio­len­té les traces des bull­doz­ers, des démo­li­tions (plan­i­fi­ca­tion d’une cité admin­is­tra­tive, destruc­tion à répéti­tion des chefs d’œuvre de l’Art Nou­veau, des bâti­ments de Vic­tor Hor­ta dont, crime de lèse-majesté absolu, la démo­li­tion de la Mai­son du Peu­ple, casse sociale et archi­tec­turale lors de la con­struc­tion du palais de Jus­tice, de l’implantation du Moloch des Insti­tu­tions Européennes, etc). Résis­tant aux assauts des armées, des pro­mo­teurs, des insti­tu­tions, du van­dal­isme éta­tique, de la pieu­vre des bureaux, Brux­elles est une ville-phénix, bigar­rée, non cen­tral­isée.     

C’est ce corps urbain à la fois agressé et glo­rieux, mutilé et vivant, ce devenir d’une ville défig­urée que l’album nous donne à voir et à sen­tir. Aux côtés de la splen­deur hyp­no­tique des dessins de François Schuiten et des textes pas­sion­nés et cri­tiques de Benoît Peeters, les plumes de Camille Lemon­nier, Ner­val, Théophile Gau­ti­er, Ver­laine… fig­urent dans des extraits con­sacrés à des mon­u­ments et à leurs con­cep­teurs. Le charme et la beauté vis­i­ble ou secrète de cer­tains lieux mar­qués par une mul­ti­plic­ité d’influences archi­tec­turales, par un métis­sage des pop­u­la­tions sont évo­qués selon une descrip­tion ana­ly­tique. Le choix de par­tir de morceaux d’histoire, de moments-clés con­nec­tés à des lieux (bom­barde­ment de la Grand-Place par les Français en 1695, indépen­dance de la Bel­gique en 1830, coloni­sa­tion du Con­go, grands travaux sous Léopold II…) et de priv­ilégi­er des bâti­ments, des entités archi­tec­turales nous donne une per­cep­tion ana­ly­tique, dis­con­tin­ue d’un tout.

À l’inverse de la méthodolo­gie struc­tural­iste, les élé­ments de l’ensemble pri­ment ici sur les rela­tions. Le tis­su urbain et social est appréhendé sous l’angle d’un prélève­ment onirique d’entités dis­crètes que l’œil du lecteur recon­stituera dans le con­tinu. C’est à ce dernier qu’il revient d’apporter le liant, le point de vue syn­thé­tique. La grande force et la sin­gu­lar­ité de l’ouvrage vien­nent de ce dia­logue dans lequel le lecteur est embar­qué : c’est dans son esprit que se font les con­nex­ions géo­graphiques, topologiques et men­tales, c’est à lui qu’il incombe de génér­er un motif cher aux auteurs, celui du réseau qui reliera les îlots. Perçue sous le prisme d’une pro­jec­tion de sen­ti­ments sub­jec­tifs, intimes, le Brux­elles de Schuiten et Peeters est à voir et à vivre même si le voir n’est pas tran­si­tif au vivre, même si, en rai­son de la rage de destruc­tion dont notre cap­i­tale est vic­time, les deux sont séparés.

Les lieux sont han­tés par les fan­tômes qui y vécurent, sont tra­ver­sés par la mémoire (ou l’amnésie) des luttes, par les morts sur les bar­ri­cades, par le sang des esclaves con­go­lais, par les cris des pop­u­la­tions pré­caires, mod­estes qui n’ont cessé d’être expul­sées, expro­priées. L’ouvrage Brux­elles rend hom­mage à ces spec­tres, font remon­ter dans le présent les ombres assas­s­inées dans le passé. Lumières sur­réelles, voile fan­tas­tique qui enrobe les rues, sen­sa­tion d’une ville inhab­itée, en per­pétuel sur­sis, fig­ures humaines qui se lèvent dans la pierre… la ville devient une femme qui  s’allonge, se redresse, s’échappe, fuit dans le mys­tère, une ville où le chaos archi­tec­tur­al, les rup­tures de ton, les saccages le dis­putent à la préser­va­tion d’une beauté résiliente. Au tra­vers des dessins de Schuiten, Brux­elles sem­ble sor­tir des eaux, de la Senne, sur­gir d’un rêve, ger­mant des songes des deux com­plices qui nous per­me­t­tent d’assister à la genèse, à la nais­sance per­pétuelle d’un organ­isme minéral et végé­tal.

L’ombre de Brüsel plane sur Brux­elles : dans cette let­tre adressée à la cap­i­tale, à ses habi­tants passés, présents, à venir, à ses créa­tures irréelles, l’imaginaire des auteurs se porte à la ren­con­tre des dessous d’une ville, dres­sant une scène où s’affrontent ses créa­teurs et ses destruc­teurs, la pul­sion de mort des urbi­cidaires et la vital­ité des amoureux des cités habitées par le « génie des lieux ».  

Véronique Bergen