La visibilité est bonne

Un coup de cœur du Carnet

Karel LOGIST, Tout est loin, L’herbe qui tremble, coll. « D’autre part », 2022, 120 p., 16 €, ISBN : 978-2-491462-39-0

logist tout est loinTout est loin : voilà bien une logistisation, une karellogisterie – un flou entretenu qui a du charme. Car rien n’est plus vrai et rien n’est moins faux quand le sentiment de proximité nous saisit à chaque poème, renversant le titre du recueil, malicieusement. Avec une simplicité d’apparence, Karel Logist sait comment dessiner les contours du trouble en nous rapprochant par le poème des paysages humains.

Se saisissant des mots de tous les jours, le poète esquisse ici les malentendus de l’existence. « Je ne trouverai point / de meilleurs compagnons / pour chanter mes saisons / ou dire mes chagrins », écrit-il. De fait :

Printemps automne hiver été
tu souriais sans cesse
garçonne de joie dont j’aurai 

appris l’urgence de vivre
vite comme si la mort
pouvait nous frapper demain 

et j’aime bien comme tu m’appelles
en pleine nuit juste pour me dire
pourquoi tu ne nous aimes plus

Chaud-froid, froid-chaud, si la poésie de Karel Logist brûle, c’est pour tisonner sans consumer les cœurs qui traversent le temps. Même la mort annoncée, les morsures de l’amour déçu, l’irrécupérable jeunesse ne tuent pas l’insolence du sourire : « Je veux m’approcher du mystère/les poches pleines de sourires/Six pieds sous terre mais toujours/curieux des promeneurs qui passent (…) Je veux la paix Pas le silence. » Alors, page après page, il trouve comment l’ouvrir, ce silence, en modelant octosyllabes, alexandrins, vers et prose, avec cette voix qui dit sans drame la tragicomédie de l’être. On l’écoute en la lisant jusqu’à en devenir un peu bleu.e., inquiet.e de s’y reconnaître et apaisé.e par la présence nue de ses paroles.

Il se peut que quelqu’un
à qui je le dédie
ne lise pas ce poème
dans lequel je m’efface
au profit du silence.
Je salue ce fantôme
qui se profile encore
dans le reflet durable
de ma mémoire en feu
et lui demande d’être
un jour heureux, un peu.

Il y a, entre le poème et le poète, un compagnonnage sans filoutage, un voyeurisme heureux. Le langage jouit de se toucher lui-même, écrit Barthes et peut-être peut-on, de près ou de loin, envisager la poésie de Karel Logist comme un écho sensible des Fragments d’un discours amoureux – au sens où les mots possèdent ici une peau que l’œil forme et caresse, au sens où l’échange semble ininterrompu. Il arrive d’ailleurs qu’ils mutent pour se mettre au service de cette rencontre. Ici l’on connaît par exemple des préoccupassions et il arrive que l’on ait la poitrine ensanglotée. Au fil des territoires intimes, marins, familiers, les foudroiements n’empêchent pas le poète d’emporter, sur [s]es épaules de papier, le fantôme de l’insouciance.

Vivre seul, c’est vouloir, dans la danse des draps, me serrer dans mes bras comme tu le faisais. Vivre seul, c’est ne pas nommer la solitude.

Oui et non – la solitude dit son nom dans le texte, inscrite en toutes lettres au creux des poèmes, dans la conversation continue que le poète entretient seul avec sa langue, avec le monde. Oui et non : on n’est jamais à l’abri, quand on rouvre les yeux, d’une nouvelle perspective, d’un demi-démenti: « On me demande pourquoi / j’aime voyager seul / mais de toute évidence / je ne le suis jamais / Je suis toujours flanqué / de quelqu’un qui s’incruste / en moi depuis longtemps ».

S’il dresse quelques portraits de lui-même, de plus en plus flous, lui semble-t-il, son regard, œil armé, attrape aussi les habitant.e.s d’autres solitudes, ami.e.s, passant.e.s, voisines – telle Cécile qui, en petit-déjeunant, renverse son chat et caresse le lait. Ni nombriliste, ni dupe, ni acerbe (ses colères n’ont pas de poings), Karel Logist funambule en toute élégance au-dessus des abîmes de la mélancolie qu’il apprivoise comme il se laisse apprivoiser, lui-même, par les signes et les vivants.

éphémère joggeur
dénudé dans les dunes
tu surgis on dirait
que tu sors du soleil (…)
l’horizon te va bien.

Attentif aux natures vives, le poète reste fidèle à l’humilité et à la fantaisie, même si tout ce qui est proche s’éloigne, même quand un ami malade quitte l’avenir. Il habite des souvenirs tenus tout en bâtissant des poèmes qui ont l’allure de châteaux de sable et le goût raffiné de la sincérité.

Matin de mai je perds
mon goût pour la détresse
La visibilité est bonne

Il est heureux qu’ici, la vision demeure un état puissant – amoureux. Selon un mouvement qui travaille la distance dans la mise au point, le vague, le diffus sont les justes partenaires, enrobants, des points de vue. Avec la sorcellerie comme ancienne pratique et l’appétit des fantômes comme remède à l’absence, avec le sens profond de la contemplation surtout, toute l’alchimie karellogistienne est soutenue dans ce recueil par les polaroids micro/macro, sucrés/salés de Laurent Danloy.

Maud Joiret

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