La machination Bulldozer

Aliénor DEBROCQ (autrice) et Eve­lyne MARY (illus­tra­trice), Bull­doz­er, Cot­Cot­Cot, coll. « Com­bat », 2022, 76 p., 13,5 €, ISBN : 978–2‑930941–39‑4

debrocq mary bulldozerQuel beau pro­jet que celui de la nou­velle col­lec­tion « Com­bat » de Cot­Cot­Cot édi­tions, qui entend pro­pos­er aux jeunes de 10 à 15 ans des romans engagés « dont la devise est com­bat­tre main­tenant pour con­stru­ire demain ». Avec Bull­doz­er, sec­ond roman de la col­lec­tion, Aliénor Debrocq (au texte) nous fait arpen­ter l’univers de Detroit, la ville du Michi­gan (USA). Elle nous per­met d’en décou­vrir les enjeux et com­bats grâce au regard de sa nar­ra­trice, jeune fille d’une quin­zaine d’années qui, le temps du réc­it, s’éveille autant à la vie sen­ti­men­tale qu’à la néces­sité d’une action mil­i­tante et de résis­tance.

Detroit. La ville de l’industrie auto­mo­bile (Ford, Chrysler, Gen­er­al Motors), qu’on appelle aus­si Motor City. Celle qu’on aurait plutôt envie d’appeler Destroy tant elle con­nait un des­tin chahuté depuis son lent déclin économique (entamé dans les années 1950 et qui aboutit, après la crise des Sub­primes, à ce qu’on déclare la ville en fail­lite, en 2013).

Detroit, pro­tag­o­niste de ce réc­it au même titre que la nar­ra­trice, dans ce court roman de 63 pages.

« Pro­duire ses pro­pres légumes est devenu une arme citoyenne pour lut­ter con­tre la crise et se réap­pro­prier le ter­ri­toire »

« On a besoin de nou­velles éner­gies et de nou­velles idées, de renouer avec nos racines pour bâtir une société nou­velle et éviter d’autres crises »

D’emblée le ton est don­né. Nan­cy (meilleure amie de la mère de la nar­ra­trice), son mari Bob et leurs enfants ont pris la déci­sion de quit­ter Detroit. La vie, là-bas, n’est plus pos­si­ble : le lycée où Nan­cy tra­vaille est sur le point de fer­mer vu que le gou­verne­ment ne veut plus financer d’école. Il préfère financer des étab­lisse­ment dans des quartiers où les ban­ques (ré)investissent. Pas sur­prenant quand on sait que Detroit s’est vidée des deux-tiers de sa pop­u­la­tion depuis que les usines ne four­nissent plus de tra­vail et que seuls les gens qui en ont les moyens fuient pour trou­ver un salaire ailleurs, lais­sant les pop­u­la­tions pré­carisées se démerder dans des quartiers où près d’une mai­son sur cinq est lais­sée à l’abandon.

S’occuper d’un potager col­lec­tif (agri­cul­ture urbaine, ten­ta­tive d’autosubsistance) est donc bel et bien un out­il de lutte dans ce con­texte par­ti­c­uli­er.

L’annonce du départ de Nan­cy fonc­tionne comme une son­nette d’alarme pour la famille de la nar­ra­trice. Seront-ils les derniers à rester ou seront-ils les prochains à devoir quit­ter leur vie, leur ville ? 

Le temps d’une année sco­laire, la jeune nar­ra­trice tra­verse dif­férents obsta­cles liés à l’avenir de Detroit. Autant de pré­texte à racon­ter l’histoire de ceux à qui « on promet que la richesse des uns va ruis­sel­er vers les autres, que les investis­seurs vont relever la ville ».

Alors qu’en vrai c’est « la pri­vati­sa­tion et la spécu­la­tion immo­bil­ière qui net­toient les quartiers pop­u­laires pour faire revenir les Blancs. Et les autres, les invis­i­bles, les oubliés du renou­veau ? Tous ceux qui ont per­du leur emploi ? Mid­town est en train de devenir le nou­veau ter­rain de jeu des rich­es. (…) On va tous être chas­sés d’ici, soit parce que les loy­ers seront trop chers, soit parce qu’ils décideront de ras­er nos maisons pour nous chas­s­er sans ris­quer un procès ».

Ce réc­it porte très bien son nom – Bull­doz­er – quand l’on sait que le verbe, to bull-doze sig­ni­fie intimider. Sauf qu’il en faut plus à la nar­ra­trice pour se laiss­er bull-doz­er quand le gou­verne­ment envoie ses gros engins pour ras­er leur mai­son, en faire une vaste plaine agri­cole, vidée de gens, de lien social, décon­nec­tée de toute pos­si­bil­ité de vie (urbaine).

Le réc­it est habille­ment illus­tré par Eve­lyne Mary. Les illus­tra­tions aux teintes sépia et bleu fonc­tion­nent comme pour adoucir la vio­lence de ce que des mil­lions de gens ont vécu, vivent dans ces zones où la seule manière de rester debout c’est de résis­ter. Ensem­ble. Ou de fuir, quand on ne vous laisse même plus un toit pour vivre.

Celles et ceux qui veu­lent pro­longer le réc­it seront ravis de trou­ver le lex­ique et la post­face à la fin de l’ouvrage. Ils définis­sent et expliquent sim­ple­ment les quelques mots, ter­mes et con­cepts mis en œuvre dans ce roman jeunesse engagé.

Amélie Dewez

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