À la trouble fontaine

Line ALEXANDRE, La prophétie des nains, Weyrich, coll. « Noir cor­beau », 2022, 260 p., 19 €, ISBN : 9782874897245

alexandre la prophétie des nainsÀ nous per­me­t­tre de retrou­ver des per­son­nages de roman en roman, les auteurs nous les ren­dent fam­i­liers, attachants, et créent une forme de con­ti­nu­ité par-delà les con­textes les plus var­iés. Dans L’enclos de fusil­lés, Line Alexan­dre nous avait mis en présence de la juge Wern­er et de l’inspecteur Evariste Joris que nous retrou­vons ici avec plaisir. Ils sont à présent appelés dans un petit vil­lage de l’Ardenne belge où l’on vient de retrou­ver le cadavre d’une jeune femme noyé dans une fontaine. Mais rien ne per­met de lui attribuer une iden­tité et aucun indice n’apparaît d’emblée.

La juge et l’inspecteur pren­nent leurs quartiers dans l’auberge proche, qui s’avère être l’épicentre du vil­lage. Accueil­lant les ran­don­neurs et des groupes de motards du dimanche, elle pro­pose un plat du jour sim­ple sous l’œil d’une imposante col­lec­tion de nains de jardin qui a eu les hon­neurs du Guin­ness Book. Son patron bougon et généreux y règne en maître, il compte sur les ser­vices de Car­o­la, une jeune femme qui y vit avec sa fille en ten­tant de repouss­er son ex qui vient la relancer et qui peut se mon­tr­er vio­lent. À prox­im­ité, un ivrogne que tout le monde appelle mon­sieur le Comte et sa vieille maman en fin de vie. Puis deux femmes, une psy­chi­a­tre atteinte de la mal­adie d’Alzheimer et sa fille. Tous ont été proches du crime com­mis et pour­raient avoir de bonnes raisons d’éveiller les soupçons, mais cha­cun reste sur sa réserve, obser­vant les autres.

C’est dans cette atmo­sphère pesante que les enquê­teurs pour­suiv­ent leurs travaux, avec un sen­ti­ment d’enlisement qui ne dit rien de bon et qui ajoute à la ten­sion. S’ajoute à ceci qu’Evariste Joris a été patient de la psy­chi­a­tre et qu’il n’en dit mot tout en s’empressant de s’emparer en douce de son dossier. Ce qui lui vau­dra, une fois démasqué, de devoir quit­ter la pre­mière ligne alors que le mys­tère s’éclaircit. Et lorsque deux autres per­son­nes par­mi ces vil­la­geois sont retrou­vées mortes, la pres­sion sur les enquê­teurs ne fait que croître sous l’œil moqueur des nains omniprésents. Jusqu’à ce que l’on trou­ve l’identité de la vic­time et que se dessi­nent peu à peu les raisons pou­vant expli­quer sa présence en ce lieu pour aboutir, au terme d’un par­cours incer­tain, à ce que la vérité éclate aux yeux de tous.

La prophétie des nains saisit à mer­veille le huis clos vil­la­geois qui embrume le meurtre à élu­cider. La galerie de por­traits qui en résulte est croustil­lante de vérité et trou­blante d’humanité, illus­trant bien à quel point toute enquête poli­cière déboule dans l’intimité des per­son­nes, met­tant à jour les bassess­es, petites et grandes, entre lesquelles les enquê­teurs doivent faire le tri. Elle souligne aus­si les entre­chocs inévita­bles entre la vie privée des enquê­teurs et la dynamique pro­pre de l’énigme, dont la dif­fi­culté pour un inspecteur métis ou une femme juge de faire leur place, plus encore par­mi les leurs que face au con­ser­vatisme rur­al. Ajoutez à ceci que la plume de Line Alexan­dre trace son chemin avec aisance, tan­tôt ten­dre, tan­tôt féroce et le plus sou­vent drôle, et vous com­pren­drez aisé­ment que nous tenons là un roman polici­er dont l’autrice fait mouche une fois de plus et qui trou­ve naturelle­ment sa place dans la col­lec­tion « Noir cor­beau ».   

Thier­ry Deti­enne

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