Que serais-je sans toit ?

Un coup de cœur du Car­net

Chris­tine VAN ACKER, Le peu­ple d’ici-bas. Chris­tine Bris­set, une femme ordi­naire, Esper­luète, 2022, 208 p., 22 €, ISBN : 9782359841602

van acker le peuple d'ici basSi l’on vous demande de citer le nom d’une per­son­ne qui s’est illus­trée dans la lutte con­tre la mis­ère et pour l’accès au loge­ment dans l’immédiat après-guerre, il est fort prob­a­ble que le nom de l’Abbé Pierre vous vien­dra en pre­mier à l’esprit, du moins s’il vous en vous vient un. Cer­taine­ment pas celui de Chris­tine Bris­set. Sans doute de quoi illus­tr­er l’adage qui veut qu’une femme se cache sou­vent der­rière l’homme célèbre… Et pour­tant, pen­dant plus de quar­ante ans, cette pio­nnière de l’action sociale a mul­ti­plié les ini­tia­tives nova­tri­ces dont celle du squat et de la con­struc­tion col­lec­tive de loge­ments. Établie à Angers, mar­iée à un riche indus­triel, elle n’a eu de cesse de rompre avec les codes soci­aux liés à son rang et de se pos­er en pre­mière ligne des com­bats pour le loge­ment alors que la France, au sor­tir de la guerre, se déme­nait pour la reprise économique.

Séjour­nant à Angers, Chris­tine Van Ack­er a décou­vert for­tu­ite­ment le nom de cette héroïne dont un square porte le nom. Elle a entamé des recherch­es, accé­dant aux archives pré­cieuse­ment con­servées qui rassem­blent 2.000 doc­u­ments dont elle a pris con­nais­sance et aux­quels elle ne cesse de faire référence pour fonder son approche et nous per­me­t­tre, comme elle, de nous immerg­er con­crète­ment dans la vie de cette femme tout à la fois ordi­naire et hors du com­mun. Ce faisant, elle offre un éclairage rare sur l’archivisme, ce méti­er de l’ombre dont bien des écrivains nour­ris­sent leur tra­vail, qui leur per­met une immer­sion sans fil­tre ni inter­mé­di­aire aucun, par-delà les décen­nies qui les sépar­ent des faits.

Avec Le peu­ple d’ici-bas, nous nous lais­sons gliss­er dans l’action quo­ti­di­enne de Chris­tine Bris­set, sa dénon­ci­a­tion de la mis­ère dont on ne par­le pas, des enfants qui meurent faute de toit et de soins, de la promis­cuité des familles nom­breuses qui vivent dans une pièce ou deux, sans eau, ni élec­tric­ité ni chauffage. Femme de verbe (elle a pro­duit une mul­ti­tude d’appels écrits), elle passe avant tout à l’action, s’exposant tou­jours en pre­mière ligne, et ne lâche prise que lorsque qu’une solu­tion est trou­vée, légale ou non. Et de s’impliquer corps et âme dans les chantiers de con­struc­tion de loge­ments nou­veaux aux côtés de ceux et celles aux­quels le pro­jet des maisons Cas­tors offre la pos­si­bil­ité d’accéder à la pro­priété dans une démarche col­lec­tive. Ces ini­tia­tives  malmè­nent d’évidence les habi­tudes et les représen­ta­tions sociales et se heur­tent aus­si à la rigid­ité admin­is­tra­tive. Et les occu­pa­tions d’immeubles ajoutent aux ten­sions. Ce qui lui vaut tout au long de son par­cours de se retrou­ver devant les tri­bunaux, de pay­er des amendes, de faire de la prison pour occu­pa­tion illé­gale ou non-respect des procé­dures urban­is­tiques. Sa déter­mi­na­tion sans faille, incon­di­tion­nelle et inlass­able ne laisse per­son­ne indif­férent, sus­ci­tant l’adhésion ou le rejet.

Nous en ren­dant compte avec minu­tie, Chris­tine Van Ack­er ne cache pas à quel point sa recherche, qui a duré plusieurs années, l’a boulever­sée comme autrice : elle partage avec nous cette ren­con­tre et ce qu’elle a sus­cité en elle de plus intime. Cette réso­nance l’amène à évo­quer d’autres actions, actuelles celles-ci, qui con­cer­nent l’accueil citoyen des réfugiés ou l’occupation des ZAD (qui con­duisent aus­si leurs acteurs devant la jus­tice) dont elle est égale­ment proche. Aus­si ce livre, s’il dresse le por­trait d’une pio­nnière de l’action sociale qui n’a eu de cesse d’interpeller ses sem­blables, porte-t-il des inter­ro­ga­tions fon­da­men­tales qui fran­chissent allè­gre­ment les décen­nies, offrant un hom­mage dont la sincérité et la justesse for­cent le respect.    

Thier­ry Deti­enne

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