Le banquet des écrivains

Jean-Bap­tiste BARONIAN, Dic­tio­n­naire des écrivains gas­tronomes. De Apol­li­naire à Zola, illus­tré par Gabrielle LAVOIR, Flam­mar­i­on, 2022, 428 p., 26 € / ePub : 17,99 €, ISBN : 978–2‑0802–7971‑2

baronian dictionaires des ecrivains gastronoemesJean-Bap­tiste Baron­ian est un écrivain pro­lixe. Et, dans sa bib­li­ogra­phie, on compte plusieurs dic­tio­n­naires, dont le Dic­tio­n­naire Rim­baud (Bouquins, Laf­font, 2014) et le for­mi­da­ble Dic­tio­n­naire amoureux de la Bel­gique (Plon, 2015). À tra­vers ses essais, biogra­phies et antholo­gies, il a côtoyé bien des écrivains et partagé son admi­ra­tion pour leur tra­vail. Il a dévelop­pé une con­nais­sance bien sou­vent intime de ces auteurs, offrant des per­spec­tives inédites sur leurs œuvres. C’est encore le cas avec ce beau vol­ume, joli­ment pen­sé par l’éditeur en lui prê­tant une fac­ture bib­lio­philique à la jolie tranche orangée. À sa lec­ture, on imag­ine égale­ment que la gas­tronomie fig­ure par­mi les plaisirs incon­tourn­ables de Baron­ian. Bonne chère et bons vins riment ici avec cul­ture et éru­di­tion.

Jean-Bap­tiste Baron­ian s’est déjà invité à la table des écrivains en détail­lant les décou­vertes culi­naires, notam­ment belges, de Baude­laire dans un ouvrage col­lec­tif, La cui­sine de nos écrivains, pub­lié cette année par l’Académie royale de langue et lit­téra­ture français­es de Bel­gique (ARLLFB) dont Baron­ian est socié­taire. Cet ouvrage reprend les actes du col­loque organ­isé en octo­bre 2021 par la vénérable insti­tu­tion à l’occasion de son cen­te­naire. En 2019, c’est un Dic­tio­n­naire de la gas­tronomie et de la cui­sine belges que Baron­ian pro­po­sait aux édi­tions du Rouer­gue.

Dans son intro­duc­tion au Dic­tio­n­naire des écrivains gas­tronomes, Baron­ian pré­cise y avoir réu­ni « à un degré ou à un autre, des culino­graphes ou des gas­tro­logues (…) qui se sont intéressés de près à la bonne chère ou à la dive bouteille, ou qui ont pub­lié des œuvres pos­sé­dant de pro­fondes affinités avec la gas­tronomie et l’œnophilie. » On y ajoutera la zytholo­gie, puisque nous sommes en Bel­gique. De quoi nous met­tre l’eau à la bouche. On pour­ra d’ailleurs déguster l’ensemble en suiv­ant le menu con­coc­té par l’auteur ou picor­er comme bon nous sem­ble au buf­fet dressé par lui.

Par­mi les auteurs et autri­ces (plus rares) d’expression française ou traduits en français con­viés à ce ban­quet aus­si baro­ni­anesque que gar­gantuesque fig­urent des grands noms comme Apol­li­naire, Baude­laire, Balzac, Colette, Dumas, Érasme, Flaubert, Giono, Michel Thomas alias Houelle­becq, Huys­mans, Proust, Rabelais, George Sand, Stend­hal ou Zola mais aus­si, comme Baron­ian les qual­i­fie lui-même, « des sec­onds couteaux » ou « des incon­nus, des oubliés, des dédaignés, des aban­don­nés sur le bord des chemins si emprun­tés et si encom­brés de l’histoire lit­téraire ». De Marc-Antoine Désaugiers le goguet­ti­er, Jean Grand, Charles Mon­cet, Joseph de Pesquidoux, Horace-Napoléon Rais­son, Jean Richep­in, Mar­cel Rouff, auteur du plus grand roman gas­tronomique, Mau­rice Rol­li­nat, Lau­rent Tail­hade, Baron­ian suit ici ses affinités lit­téraires, man­i­fes­tant un goût pronon­cé pour les marges et les petits maîtres du 19e siè­cle. Et par­mi les écrivains célèbres, quelle ne fut pas notre sur­prise de décou­vrir un auteur comme Muraka­mi. Baron­ian s’appuie aus­si sur ses con­nais­sances de la lit­téra­ture poli­cière et épin­gle les goûts culi­naires ou pour la dive bouteille de quelques Améri­cains. On s’en voudrait de ne pas men­tion­ner, en se lim­i­tant à leur nom qui est déjà tout un pro­gramme, les deux pre­miers culino­graphes français, Joseph de Berchoux et Charles Louis Cadet de Gas­si­court ! Plus proche de nous, on crois­era le médi­a­tique Jean-Pierre Coffe.

Car­net et les Instants oblige, nous men­tion­nerons nos com­pa­tri­otes. Baron­ian évoque ain­si Jean Claude Bologne, romanci­er et auteur de mul­ti­ples essais, dont une His­toire des cafés et des cafetiers, Louis Delat­tre, qui fut mem­bre de notre Académie et signa des livres comme L’art de manger, Marie Del­court, à qui l’on doit une Méth­ode de cui­sine à l’usage des per­son­nes intel­li­gentes, Christo­pher Gérard, gourmet pié­ton dans Aux Armes de Brux­elles, Robert Gof­fin et ses Routes de la gour­man­dise, le secré­taire per­pétuel de l’ARLLFB et poète Yves Namur et ses expéri­ences gus­ta­tives réelles poétisées dans La petite cui­sine bleue agré­men­tée de tout un jeu de métaphores autour de plats divers, Mau­rice des Ombi­aux, le plus sen­suel de tous les chantres du vin et des arts de la table selon notre chroniqueur, qu’il con­sid­ère comme un des maîtres de l’histoire mod­erne de la gas­tronomie et qui fail­li être prince des gas­tronomes en France, la plume regret­tée de Jean-Claude Pirotte, dont Les con­tes bleus du vin restent « des bijoux d’œnophilie sen­ti­men­tale », sans oubli­er son Expédi­tion noc­turne autour de ma cave, et enfin Simenon (incon­tourn­able sous la plume de Baron­ian) où l’on décou­vre un com­mis­saire Mai­gret absorbant moult quan­tité d’alcools dont un éton­nant man­darin-curaçao ou d’aussi éton­nantes « imi­ta­tions d’absinthe », en apéri­tif à des plats tra­di­tion­nels.

Jean-Bap­tiste Baron­ian s’est fixé pour objec­tif de nous mon­tr­er que « Le plaisir de manger et de boire passe par l’esprit et par l’imaginaire. Et aus­si par les mots. La magie des mots. » Son pari est ample­ment réus­si. On s’en voudrait de con­clure sans men­tion­ner l’illustratrice, Gabrielle Lavoir, aka Lulu d’Ardis, autrice du blog Mon­dan­ités et fumis­ter­ies pub­lié par LeMonde.fr, qui apporte une touche très 19e à l’ouvrage à tra­vers ses car­i­ca­tures d’écrivains qui ne man­quent pas de sel comme le mon­tre déjà la cou­ver­ture.

Michel Tor­rekens

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