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COLLECTIF, La cui­sine de nos écrivains, Académie royale de langue et lit­téra­ture français­es de Bel­gique, 2022, 130 p., 15 €, ISBN : 9782803200672

collectif la cuisine de nos écrivainsIl n’y a que les imbé­ciles qui ne soient pas gour­mands. On est gour­mand comme on est artiste, comme on est poète”.

Inci­tant le lecteur au péché de gour­man­dise, Yves Namur cite Guy de Mau­pas­sant dans son intro­duc­tion aux actes du col­loque con­sacré à La cui­sine de nos écrivains qui s’est tenu en octo­bre 2021, à l’occasion du cen­te­naire de l’Académie royale de langue et lit­téra­ture français­es de Bel­gique. La gour­man­dise est en effet de mise pour évo­quer un sujet d’une telle ampleur. C’est que les écrivains ne man­quent pas, qui ont fait de la nour­ri­t­ure un sujet à part entière  ou la métaphore de leur art, et du repas, le sub­til décor de leur roman ou le sym­bole de l’appartenance sociale de leurs per­son­nages. Et que l’on ne s’y trompe pas, les auteurs et autri­ces dont il est ques­tion ici, « nos écrivains », sont belges ou français. Ce sont les écrivains de notre pat­ri­moine lit­téraire, ceux qui ont façon­né (et façon­nent encore) notre imag­i­naire. La gour­man­dise, comme la lit­téra­ture, n’a pas de fron­tière.

Ain­si, Jean Claude Bologne par­le de Flaubert, Zola et Proust dans un chapitre con­sacré à « l’architecture pâtis­sière » quand Jean-Bap­tiste Baron­ian se penche sur Baude­laire et ses décou­vertes culi­naires belges, notam­ment.

Les liens entre les écrivains et la nour­ri­t­ure, c’est aus­si l’appétit d’écrire de Claire Leje­une qui a dû quit­ter l’école à seize ans, à la mort de sa mère, pour nour­rir ses frères et a eu la révéla­tion de l’écriture comme « auto­genèse » en cuisi­nant pour son pro­pre foy­er des années plus tard.

« La rela­tion à la cui­sine n’est évidem­ment pas la même pour un homme ou pour une femme », remar­que Danielle Bajomée qui rap­pelle les réflex­ions d’Annie Ernaux et Mona Chol­let sur le sujet. « [T]ête » mais aus­si « bouche gour­mande », Claire Leje­une écrit pour­tant peu sur les nour­ri­t­ures ter­restres. Comme Mar­guerite Duras, elle rédi­ge un livre de recettes, mais elle le des­tine à sa sphère intime. Les recettes, glanées çà et là, sont famil­iales surtout, et se trans­met­tent comme la mémoire des anciens.

La présence de la nour­ri­t­ure en lit­téra­ture se mue égale­ment en « han­tise du repas » chez Huys­mans. Comme le rap­pelle André Guyaux, de Des Esseintes (À Rebours) qui refuse de s’alimenter à Folan­tin (À vau‑l’au) pour qui se nour­rir est une obses­sion, la cui­sine est cap­i­tale dans l’œuvre huys­man­si­enne.

Omniprésente dans la lit­téra­ture, belge ou française, con­tem­po­raine ou pat­ri­mo­ni­ale, la nour­ri­t­ure l’est aus­si dans la langue. Daniel Droix­he évoque les écrivains et philo­logues mem­bres de l’Académie qui se sont attardés sur l’alimentation dans les dialectes de Wal­lonie. Il cite, par exem­ple, Pierre Ruelle et son ouvrage inti­t­ulé Dites-moi d’où vien­nent ces mots borains ?, dans lequel il est ques­tion de « l’âte lev­ée » et de « grogne », mais aus­si la poésie de Willy Bal et sa savoureuse descrip­tion des fruits de sai­son, comme les « fram­bô­jes » et les « pètch­es ». Après avoir dis­tin­gué proverbe, dic­ton et phrase sit­u­a­tion­nelle, Jean Klein décor­tique la récur­rence des ali­ments dans ce type d’énoncés.

Enfin, évo­quant, entre autres, Giono, Mal­lar­mé et Mau­rice des Ombi­aux, en guise de mise en bouche, Yves Namur s’attarde ensuite sur Thomas Owen et Mar­cel Thiry. L’œuvre de Thomas Owen, Les sept péchés cap­i­taux, retient son intérêt pour son inter­ro­ga­tion sur la fig­ure du gour­mand,

bon gros pais­i­ble, accueil­lant, engour­di par la diges­tion ou […] être prim­i­tif et san­guinaire, trou­vant son plaisir à mor­dre, à jouer de la dent ?

mais surtout pour son por­trait élo­gieux du per­son­nage d’Igor

bien bel homme […] qui ne vivait que pour manger.

Chez Mar­cel Thiry, c’est le per­son­nage d’Octave et son repas au Béfour (référence au restau­rant parisien, Le Grand Véfour), décrit dans Comme si, qui fait l’objet de l’at­ten­tion de l’A­cadémi­cien.

Et c’est avec une inci­ta­tion à la gour­man­dise qu’Yves Namur clô­ture les actes d’un col­loque qui ouvriront incon­testable­ment l’appétit aux décou­vertes lit­téraires, soci­ologiques et lin­guis­tiques.

Lau­ra Delaye

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