Un coup de cœur du Carnet
François DEGRANDE, L’ombre d’une racine, M.E.O., 2023, 236 p., 21 € / ePub : 12,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0408‑5
Le premier roman de François Degrande, L’ombre d’une racine, a pour cadre la Côte de la Mort en Galice au moment où le Prestige coule en 2002 et déverse des tonnes de pétrole qui vont se répandre sur plus de 3000 kilomètres de côte.
C’est sur cet épisode de notre histoire contemporaine que le roman commence, autrement dit, l’auteur saisit une des questions majeures de notre époque, la pollution et, en même temps, il y inscrit une histoire particulièrement singulière et intime.
François Degrande est écrivain et chanteur. Il est l’auteur de deux recueils chez Bleu d’Encre et nouvelliste, notamment pour la revue Marginales, et, par ailleurs, il pratique le métier d’enseignant.
Sa grande connaissance du monde hispanique renforce encore la profonde pertinence de son intrigue et de ses enchevêtrements romanesques. Les rives du roman sont tout entières marquées par cette catastrophe écologique mais aussi métaphorique : la glu du pétrole étouffe toute tentative de rêve de pureté quand un rideau de poix tombe sur les côtes espagnoles.
L’enfer donc. Et dans cette peste pétrolière, Santos, professeur d’espagnol, anarchiste et passablement mélancolique, vit avec sa femme Lucía, psychologue pour enfants. Alors qu’il participe au nettoyage des côtes, il aperçoit un couffin sur le sable, s’approche et découvre un petit garçon. Dans le panier, pas de nom, mais « il est d’ici », pense Santos, qui reconnaît chez l’enfant les traits du pays.
Santos décide d’emmener ce bébé à la police, mais sur le chemin, il hésite, emmène le petit chez lui. L’enfer se creuse encore, Lucía a disparu, laissant un mot d’adieu. Santos est arrêté, emprisonné, accusé d’avoir enlevé l’enfant et assassiné sa femme. Le piège s’est refermé et l’homme se raconte à son avocat. Mais que dire dès lors que tout semble le condamner?
Cette mise en train d’un drame personnel va être le point de départ d’un magnifique roman, tout entier construit autour du sens de la vérité, des tropismes qui peuvent mener ce personnage donquichottesque à sacrifier tout bon sens au nom d’un idéal férocement ancré en lui.
François Degrande aime ces circonvolutions narratives qui sont les marques des romans puissants, il confronte, oppose, transgresse toute impression de vérité “nécessaire”, il sait qu’un personnage romanesque gagne à s’assombrir tout en cherchant des puits de lumière.
Le roman va aussi nous mener dans les divers lieux, géographiques et fantasmagoriques, des probables vérités qui émanent des différentes versions d’un homme aux abois, mais aussi furieusement fidèle à son idéal.
Dans un style marqué de puissants allers-retours entre la vie d’un homme broyé par une logique de perte sociale et le « chant de la terre, douloureux et puissant », François Degrande construit une vision épique de notre univers.
Nulle naïveté dans cette œuvre, mais une conscience forte, transportée par une langue poétique puissante.
Fort heureusement, la suite de l’histoire n’est pas toujours celle que les êtres humains, répliques modestes des personnages, ont tendance à s’inventer par mésestime d’eux-mêmes, dans un moment de faiblesse.
François Degrande vient de nous offrir ici un premier roman souverain et tendu comme un arc de beauté.
Daniel Simon