Centenaire de Jean Muno

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Jean Muno

Si l’an­née 2024 est celle du cen­te­naire du sur­réal­isme, elle est aus­si celle d’autres anniver­saires lit­téraires, certes plus dis­crets. Ce 3 jan­vi­er mar­que ain­si le cen­te­naire de la nais­sance de l’écrivain, fan­tas­tiqueur et académi­cien Jean Muno (Molen­beek-Saint-Jean, 3 jan­vi­er 1924 — Brux­elles, 6 avril 1988), prix Rossel 1979 pour His­toires sin­gulières.

Pour fêter ce cen­te­naire, nous repub­lions “Jean Muno, fils de son œuvre”, un arti­cle de Daniel Laroche paru dans Le Car­net et les Instants n°116 (jan­vi­er 2001).

Jean Muno, fils de son œuvre

Nous n’avions guère eu, jusqu’à présent, l’occasion d’évoquer dans nos colonnes l’œuvre de Jean Muno, pour­tant de pre­mière impor­tance. La recréa­tion de Caméléon, au Théâtre du Rideau de Brux­elles, dans une adap­ta­tion et une mise en scène de Patrick Bon­té, nous four­nit le pré­texte rêvé pour revenir aux livres et cern­er les tours et détours d’une car­rière lit­téraire bien sin­gulière. 

Pren­dre un pseu­do­nyme, pour un écrivain – on en dirait tout autant d’un pein­tre, d’un musi­cien, ou même d’un sim­ple quidam – n’est jamais pure­ment fonc­tion­nel, et le choisir n’est jamais aléa­toire. Il y a au moins ce désir d’une autre iden­tité, celle du « créa­teur », détachée de l’individu « réel » ou « social ». Cette manœu­vre qu’on voudrait qual­i­fi­er de décol­lage, en ce qu’elle vise autant à sépar­er deux images ini­tiale­ment con­fon­dues qu’à pren­dre son envol vers une des­tinée non plus dic­tée mais libre­ment choisie. Ain­si Jean Bur­ni­aux signe-t-il Jean Muno les textes qu’il pub­lie à par­tir de la fin 1955, emprun­tant le toponyme d’un vil­lage gau­mais où, enfant, il pas­sa plus d’une fois en famille les « grandes vacances ». L’ambiguïté n’est pas absente de ce geste. Muno voudrait rompre avec Bur­ni­aux (le père enseignant, écrivain, académi­cien), mais le lieu de vacances, aus­si chargé soit-il de sou­venirs intimes, n’est-il pas dès l’origine le choix de ce père si encom­brant ?

Et puis, Muno n’est pas loin de mono (grec « seul »), de nemo (latin « per­son­ne »). Longtemps, le man­u­scrit du livre qui sera pub­lié sous le titre His­toire exécrable d’un héros bra­bançon s’intitulera Le muno­logue, for­mule elle aus­si équiv­oque puisque d’une part elle fait référence au genre théâ­tral du mono­logue, mais sem­ble d’autre part désign­er un hypothé­tique spé­cial­iste de l’écrivain Muno – à savoir lui-même, si du moins l’on en juge d’après la sig­na­ture du vol­ume… Images hési­tantes, masques super­posés, mis­es en scène, l’imbroglio n’est pas mince, encore accen­tué par l’inefficacité par­tielle du pseu­do­nyme. « Durant des années, alors que je pub­li­ais sous le nom de Muno, la cri­tique belge s’est obstinée à rap­pel­er que je m’appelais Bur­ni­aux, fils de Con­stant […] À quoi bon pren­dre un pseu­do­nyme dans ces con­di­tions ? » (dans Français 2000, n°109–110, 1986).

Les masques et la plume

Les réc­its de Jean Muno, pré­cisé­ment, font une part insigne au thème de la théâ­tral­ité, on voudrait dire de la duplic­ité. Ain­si Le jok­er, où le héros se com­plait puis s’empêtre dans un emploi d’antiquaire mondain qui s’avérera finale­ment un con­tre-emploi. Ain­si la bou­tique de Marie-Sophie dans L’iguane, petite scène étriquée où la patronne exé­cute jour après jour un bal­let bien réglé. Ain­si dans L’hipparion la scène du marchandage de l’animal ou la dis­cus­sion orageuse avec Madame Fugue. Et que dire de Rip­ple-Marks, trans­posé à la scène par Patrick Bon­té sous l’appellation de Caméléon ? Et de Jeu de rôle (jeu si peu drôle…), dont le seul titre donne la syn­thèse ful­gu­rante de ce qui fut pour l’auteur comme pour l’homme une véri­ta­ble han­tise : jouer le jeu, ne pas le jouer ? De Calderon à Ghelderode en pas­sant par Balzac ou Ensor, c’est toute une vision du monde comme théâtre, de la réal­ité comme masque, de la vie humaine comme comédie que reprend et ravive l’œuvre de Jean Muno.

Mais il s’agit chez lui bien plus qu’un sim­ple thème lit­téraire artis­te­ment traité par un moral­iste dés­abusé. À l’évidence, le mod­èle parental – pater­nel mais aus­si mater­nel – le téléguide plus forte­ment qu’il ne voudrait, et s’il l’assume, c’est avec un mélange insta­ble de mimétisme et d’insatisfaction : car­rière de pro­fesseur, d’écrivain, de cri­tique lit­téraire, d’académicien… Aus­si a‑t-on pu dire de Muno qu’il n’a cessé, au fil de ses livres, de régler ses comptes avec son pro­pre passé. Quand le désir de l’autre a pesé si forte­ment dans la con­sti­tu­tion même d’un être, celui-ci n’est-il pas con­damné à chercher de manière épuisante et inces­sante son désir pro­pre, men­acé de ne jamais le trou­ver ? « Écrire con­tre le Sys­tème revient pour moi, pré­cisé­ment, à écrire con­tre mon père et ma mère qui, depuis l’enfance, incar­nent à mes yeux exem­plaire­ment ce que le Sys­tème engen­dre de plus odieux » (entre­tien paru dans Phénix n°7, 1986).

Une car­rière lit­téraire, pour­tant, n’est pas réductible à tel ou tel antécé­dent psy­chologique. Il est générale­ment admis que celle de Jean Muno prend un tour­nant décisif avec Rip­ple-marks (1976) – le titre dans une langue étrangère sem­blant déjà proclamer, à lui seul, une rup­ture déci­sive. Pour Jacques De Deck­er, ce livre « mar­que, avec une maitrise évi­dente, un palier, un aboutisse­ment » (Le Soir, 1976). « Médi­ta­tion dévas­ta­trice sur tous les con­formismes, dou­blée d’une mise à jour des con­di­tions psy­chologiques de la créa­tion romanesque, farce vir­u­lente qui n’épargne aucune idée reçue, ce livre totale­ment libéré peut être con­sid­éré comme le texte-charnière de toute l’œuvre » (Alpha­bet des let­tres belges de langue française, 1982). Par son égo­tisme explicite, son âpreté, son écri­t­ure plus inci­sive, Rip­ple-marks vient en effet ponctuer forte­ment une pro­duc­tion romanesque (Muno n’a jamais pub­lié de poésie) jusque là sans relief très accusé : Le bap­tême de la ligne (1955), Saint-Bedon (1959), L’hipparion (1962), L’homme qui s’efface (1963), L’île des pas per­dus (1967), Le jok­er (1972), La brèche (1973), réc­its aux­quels s’ajoutent quelques pièces de théâtre radio­phonique.

Écrivain populaire

Car Jean Muno, à ses débuts, visait plutôt une car­rière d’écrivain pop­u­laire. « Logique avec moi-même, cher­chant à touch­er un pub­lic réel, j’écrivais donc des nou­velles pour des mag­a­zines pop­u­laires, des pièces pour la radio (…) J’ai décidé d’écrire un roman. Ironique, drôle. On y retrou­verait, trans­posée, mon expéri­ence de pro­fesseur débu­tant. Je pen­sais à Paul Guth, Dani­nos, Gabriel Cheval­li­er avec qui j’étais en cor­re­spon­dance. Qu’on pense ce qu’on voudra de ces références d’époque – avec le recul, elles me sur­pren­nent moi-même – mais elles attes­tent en tout cas de mon peu de goût pour le suc­cès d’estime et pour les hiérar­chies con­sacrées par l’université, d’où je venais de sor­tir. Sans doute suis-je quelqu’un qui se définit par réac­tion » (Français 2000, n°109–110, 1986).

Ce qui rebute le jeune romanci­er, c’est donc bien le « suc­cès d’estime » dont se con­tentent bon an mal an beau­coup d’écrivains belges, dont les livres ne quit­tent guère le cer­cle des con­frères, des cri­tiques lit­téraires et des pro­fesseurs.

Avec Rip­ple-marks, tout se passe comme si Muno trou­ve son style au moment où, ayant à suff­i­sance brassé sur le mode de la pure fic­tion les thèmes qui lui sont chers, il décide de chang­er de genre et d’entreprendre un réc­it au « je » qui ressem­ble à un jour­nal intime – avec tous les risques con­séquents de paraitre gliss­er dans l’autobiographique, sinon dans le jeu de la vérité. Un tel virage n’est pas de pure cir­con­stance : Rip­ple-marks sera suivi d’un autre livre-phare, His­toire exécrable d’un héros bra­bançon (1982), dont l’auteur croit utile de pré­cis­er : « ce roman n’est pas lit­térale­ment auto­bi­ographique dans la mesure où je me suis effor­cé d’exprimer des sit­u­a­tions vécues à tra­vers des épisodes ou des détails qui sont inter­prétés » (Autour de ma cham­bre, entre­tiens d’Anne-Marie La Fère et André Janssens avec onze écrivains et un pein­tre, 1984). Para­doxale­ment, ces deux vol­umes qui ne se voulaient pas par­ti­c­ulière­ment « pop­u­laires », tant s’en faut, sont prob­a­ble­ment les deux titres de Muno qui con­naitront le suc­cès le plus grand.

On ne peut s’empêcher de penser ici à un autre pan de l’œuvre muno­li­enne, celui des réc­its fan­tas­tiques, par nature aux antipodes du réal­isme : His­toires sin­gulières (1979), His­toires grif­fues (1985) et quelques autres. Quelle logique sous-ter­raine unit ces deux volets apparem­ment con­tra­dic­toires ? Les his­toires « sin­gulières » ou « grif­fues » seraient-elles de cam­ou­flage, ou même de pure éva­sion ? La fonc­tion, à l’évidence, est d’une tout autre nature. Les réc­its de type auto­bi­ographique font courir à leur auteur le dan­ger de tourn­er en rond dans les mêmes sou­venirs, les mêmes scènes, les mêmes réflex­ions. C’est un genre qui n’est pas éter­nelle­ment renou­ve­lable, nul doute que Muno s’en est ren­du compte sans tarder. En regard, les nou­velles fan­tas­tiques per­me­t­tent de « métapho­ris­er » cer­taines obses­sions, cer­tains thèmes plus ou moins con­scients, d’en déploy­er nar­ra­tive­ment les poten­tial­ités, les réso­nances, les inter­re­la­tions. Par con­tre, elles ne sont pas faites pour touch­er un large pub­lic : cha­cun sait que le fan­tas­tique n’est pas le genre le plus com­mer­cial qui soit…

Inex­tri­ca­ble­ment aux pris­es avec son pro­pre passé, Jean Muno s’est donc tracé, du moins à ses débuts, un « plan de car­rière » bien pré­cis, de nature croy­ait-il à le dif­férenci­er non seule­ment du mod­èle pater­nel mais de toute une « classe » lit­téraire belge vouée à une semi-con­fi­den­tial­ité. De type humoris­tique, ses pre­miers romans toute­fois ne réus­sis­sent pas à lui don­ner cette con­sécra­tion française dont il avait ini­tiale­ment rêvé, de telle sorte qu’il se résout à pub­li­er en Bel­gique, plus pré­cisé­ment aux édi­tions Jacques Antoine : ain­si parait, pré­cisé­ment, Rip­ple-marks. Le risque pris de « retomber » dans l’étroit milieu belge coïn­cide donc avec un proces­sus en quelque sorte cat­aly­tique, l’accès à une écri­t­ure forte et orig­i­nale. Moment qui ouvre, en même temps, la pos­si­bil­ité du réc­it auto­bi­ographique et celle du réc­it fan­tas­tique. Ain­si Muno sem­ble-t-il avoir « trou­vé », involon­taire­ment en quelque sorte, ou du moins dans une direc­tion imprévue, le moyen de s’affirmer comme un écrivain redev­able à lui seul de ses pro­pres écrits.

Daniel Laroche

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