“À mi-distance de deux rives”

Jean MUNO, His­toires sin­gulières, Brux­elles, Les Impres­sions nou­velles, coll. « Espace Nord », 2014, 240 p., papi­er : 8.50 € / numérique : 6.99 €

munoAh qu’il doit être bon de n’avoir jamais lu Muno, pour pou­voir enfin le décou­vrir. Avec His­toires sin­gulières, «Espace Nord» ouvre cette porte au jeune lecteur, ou rend le sourire à l’étourdi qui avait prêté son édi­tion de Jacques Antoine et qui, comme de juste, ne l’avait jamais récupérée. Enfon­cez-la, cette porte, pour vous per­dre dans les brumes déli­cieuses ; entrez dans cette gare qui sem­ble aban­don­née, qui ne fig­ure sur aucune carte ; tombez amoureux de femmes évanes­centes.


Les dix nou­velles de ce recueil racon­tent des his­toires d’hommes pris au piège de leur soli­tude, de leur ennui, des hommes qui, au creux de leur exis­tence insignifi­ante, de la banal­ité et de la monot­o­nie, décou­vrent un jour une brèche, et s’y engouf­frent tout entier. Celui-ci tra­vaille dans une agence de voy­age mais ne voy­age pas. Il se laisse hyp­no­tis­er par l’immobilité d’iguanes exposés dans la vit­rine d’un libraire. Et l’on assiste peu à peu au « brusque sur­gisse­ment du rêve dans le réel ». Celui-là, dans un bar du bout de la digue où il fait traîn­er ses heures de chô­mage, ren­con­tre un gant de femme, oublié dans la fente de la ban­quette, et entame avec lui une irré­sistible his­toire d’amour : « On s’envoyait les doigts en l’air, on s’empaumait jusqu’à l’extase ». Cet autre, dans son apparte­ment de bord de mer, aperçoit chaque matin une chaise vide sur la plage déserte. Le temps qu’il se retourne, elle a dis­paru. Il va alors se met­tre en chas­se pour la voir dis­paraître. Muno nous entraîne dans des villes qui se déplient et s’ouvrent en d’oniriques labyrinthes, il jette des ponts infi­nis sur des mers grisâtres ; bien sou­vent chez lui c’est le « réel » qui copie la fic­tion. Et si son univers nous déroute, c’est parce que ses his­toires nous lais­sent tant de place à nous, les lecteurs. Nous nous égarons avec ses per­son­nages qui nous ressem­blent dans ces par­en­thès­es où le temps n’existe plus, où l’on est à la fois le petit enfant naïf et le vieil homme si près de mourir, dans ce monde d’horloges déréglées, d’espace sans borne. Car chez Muno, tout est lié à ces fron­tières, qui sont poreuses, entre le quo­ti­di­en et l’impensable. Ses héros passent ce qui reste une muraille pour les autres. Il y a du Cor­tazar chez Muno, du Poe, mais avec de l’humour – car on ne peut imag­in­er Jean Muno sans le rire, ou le sourire en coin. Entre deux chais­es, tou­jours : au mitan du trag­ique et du comique, dans cette zone baroque où l’on retrou­ve tant d’artistes et d’auteurs belges. N’oublions pas que le fils du poète Con­stant Bur­ni­aux, au moment de se choisir un nom de plume – de définir son iden­tité – a opté pour le nom du vil­lage gau­mais minus­cule, non loin de la fron­tière française, où il allait pass­er ses vacances étant enfant. Plus qu’un nom, c’est un univers. Quant à la langue, elle mérite qu’on s’y attarde. En effet, si ces nou­velles, qui nous tirent hors du monde, sem­blent façon­nées pour être lues dans le calme et l’isolement, il n’est rien de dire qu’elles con­nais­sent aus­si la musique, et appel­lent sou­vent la haute voix : « pulpe à pulpe, on se pal­pait semi-pâmés » ; « nu dans une bulle bleue » ; « le monde est peu­plé de crimes inac­com­plis ». Et l’on songe à Ver­laine, et à son rêve étrange et péné­trant…

Dans son excel­lente post­face, Thomas Van­dor­mael nous per­met de remet­tre l’œuvre de Muno dans son con­texte, et d’en saisir l’originalité dans ce ter­ri­toire par­fois trop bal­isé qu’est le fan­tas­tique. En 1979, His­toires sin­gulières rece­vait le prix Rossel. Gageons que trente-cinq ans plus tard, nous avons plus que jamais besoin de rêver.