Lès Rèlîs Namurwès font la revue de leurs troupes

Paul GILLES et LÈS RÈLÎS NAMURWÈS, Qué bia bouquèt ! Antholo­gie sonore du wal­lon namurois, Lès Rèlîs Namur­wès, 2023, 275 p., 2 CD, 18 €, ISBN : 978–2‑960334–00‑5

gilles et les relis qué bia bouquèt!Il est ten­tant de recourir à la métaphore mar­tiale après avoir par­cou­ru les notices biographiques qui clô­turent cette épaisse antholo­gie de la lit­téra­ture en wal­lon namurois. On y trou­ve en effet une pro­por­tion inhab­ituelle de mil­i­taires de car­rière ou de gen­darmes : 9 sur les 64 auteurs et autri­ces réu­nis dans l’ouvrage. Le fait, qui s’explique en par­tie par la per­son­nal­ité de Lucien Léonard, prési­dent des Rèlîs Namur­wès de 1968 à 1989, ne se mar­que pas telle­ment dans le con­tenu de l’anthologie : il s’avère que les écrivains en uni­forme ne sont pas les derniers à sign­er des poèmes bucol­iques.

Mais qui sont-ils, au fond, ces Rèlîs ? Le verbe rèlîre sig­ni­fie « tri­er », « sélec­tion­ner », mais rèlî peut aus­si vouloir dire « type à part », voire « sim­plet ». À la fon­da­tion de cette société lit­téraire, en 1909, le nom fut adop­té, parait-il, en réac­tion à une remar­que du pro­fesseur de néer­landais, qui répon­dit, lorsqu’on lui deman­da pourquoi l’on n’apprenait pas le wal­lon à l’école : « Vos ’nn’ èstoz, dès rèlîs, vos-ôtes ! » [« Vous en êtes, des orig­in­aux, vous autres ! »] Les pre­miers Rèlîs n’avaient pas vingt ans ; ils fréquen­taient l’Athénée roy­al, et — que l’on souhaite voir en eux des élus ou des bar­jots – leur pro­jet allait faire florès.

115 ans plus tard, la diver­sité des tal­ents qui se sont suc­cédé dans le groupe est man­i­feste. Si l’on repère rapi­de­ment cer­taines ten­dances — la poésie sen­ti­men­tale, l’inspiration chré­ti­enne, les sou­venirs de guerre —, le présent bou­quet a aus­si ses fleurs exo­tiques ou extrav­a­gantes, comme un réc­it de com­bat naval (une ten­ta­tive peut-être unique en lit­téra­ture wal­lonne, signée Roger Prigneaux) ou une réin­ter­pré­ta­tion dro­la­tique de la guerre des Gaules (un extrait de Li Bataye dès Nèrvyins de Joseph Pir­son).

Faut-il déduire, face à cette dis­per­sion, que les Rèlîs ne for­ment pas une véri­ta­ble école lit­téraire ? Ce serait aller vite en besogne car, s’il est vrai que, hormis la langue, il n’existe pas de com­mun dénom­i­na­teur entre les autri­ces et auteurs de l’anthologie, on perçoit aisé­ment des rap­ports d’influence. Et ce, par­ti­c­ulière­ment par­mi les poètes les plus exigeants : Jean Guil­laume, Émile Gilliard, Vic­tor George, Joseph Dewez, Lau­rent Hend­schel…

Si le som­maire réu­nit nom­bre de noms bien con­nus, il faut saluer les efforts entre­pris pour ren­dre cette lit­téra­ture acces­si­ble au plus grand nom­bre : cha­cune des 94 œuvres est traduite en français et les enreg­istrements four­nis sont une aide pré­cieuse pour celles et ceux qui seraient peu fam­i­liers des usages de tran­scrip­tion de la langue wal­lonne. Au reste, ces lec­tures per­me­t­tent un bon aperçu de la vari­a­tion phonologique ren­con­trée même dans l’aire restreinte du wal­lon cen­tral — d’aucuns s’étonneront peut-être de ren­con­tr­er, par exem­ple, le én (é fer­mé nasal­isé) moustiérois ou lier­nusien, un son inex­is­tant en français.

Les pre­miers enreg­istrements ayant été réal­isés dès 2002, on est aus­si émus de décou­vrir ou de réen­ten­dre la voix de cer­taines per­son­nal­ités aujourd’hui dis­parues. Nous songeons à la cadence majestueuse du père Guil­laume lorsqu’au milieu de vers libres, il intro­duit soudain un par­fait alexan­drin (« Apwârtez‑m’ dès-èfants èt dès frûts à brèssîyes » [« Qu’on m’apporte des enfants et des fruits par brassées »]) ; à la facil­ité avec laque­lle Lucien Somme négo­cie un vers plein d’allitérations (« Quand on vau­rin vos l’ vint rauyi » [« Quand un vau­rien vient l’arracher »])…

C’est donc un vrai défilé qu’offre Qué bia bouquèt ! au long des accents et des inspi­ra­tions. Dans cette abon­dance, les pièces les plus intéres­santes (c’est chose courante en wal­lon) sont peut-être celles qui revê­tent le mieux les atours de la langue par­lée et du style direct. Il en va ain­si de ce poème mécon­nu d’Alexandre Bodart, mer­veille de con­ci­sion et de sous-enten­du :

C’èst vêci, tin, qu’il a moru,
Li grand Polite qu’aveûve mis­ére,
Ou avièr-ci, dji n’ sé d’dja pus.
Por­tant, c’èst mi què l’a v’nu r’qwêre.

Qui ça passe rade lès-ans, lès djoûs !
On n’a qu’ saquants quârts d’eûre po braîre.
Mèlîye sèreûve dèd­ja dju d’doû ?
Com­bin gn-a-t‑i qu’il è‑st‑è têre ?

[C’est ici, tiens, qu’il est mort, / Le grand Hip­poly­te, le mis­éreux, / Ou par ici, je ne sais plus. / Pour­tant c’est moi qui suis venu le chercher. // Que ça passe vite, les ans, les jours ! / Si vite qu’on n’a pas le temps de pleur­er. / Le deuil d’Amélie aurait-il pris fin ? / Quand l’a‑t-on mis en terre ?]

Dans la bataille pour la langue wal­lonne, les Rèlîs vien­nent d’aligner un beau canon ! Et d’autres pièces suiv­ront, gageons-le.

À la fin de sa pré­face, Jean Ger­main glisse qu’une Antholo­gie con­tem­po­raine en wal­lon namurois du 21e siè­cle mérit­erait aus­si de voir le jour ; on abonde dans son sens, d’autant que cer­tains derniers venus chez les Rèlîs Namur­wès, tous écrivains tal­entueux, sont absents du présent livre : Jean Colot, Jean Ham­blenne, Xavier Bernier, Françoise Evrard… Pour l’heure, on peut au moins les lire dans Les Cahiers wal­lons, le bimestriel des Rèlîs auquel — ose­ri­ons-nous le rap­pel­er ? — l’abonnement est très mod­ique.

Julien Noël

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