Leïla ZERHOUNI, Dans les yeux de l’Afrique, M.E.O., 2024, 134 p., 17 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑8070–0422‑1
Le récit s’ouvre sur la signature d’un premier contrat de travail pour Luce, 25 ans, engagée à Bruxelles pour un poste de traductrice de modes d’emploi. Elle aurait préféré traduire des romans à la quête du mot juste et dépérit rapidement dans une entreprise déshumanisée entourée de collègues froids et distants, empreints d’une certaine méchanceté compétitive.
Au détour d’un hasard, elle découvre son collègue Qina, un sans-papier originaire du Zimbabwe qui s’occupe de l’entretien des bureaux. Tels deux animaux craintifs, ils s’approchent progressivement l’un de l’autre et tissent une amitié qui marie fil par fil leur monde dans leur diversité et leurs ressemblances.
Qina disparaît du jour au lendemain et laisse à Luce une lettre où il lui explique qu’il va rejoindre l’Angleterre pour tenter de trouver une vie meilleure, il lui promet de la retrouver un jour d’égal à égal. La traversée vers le sol anglais étant assez périlleuse, Luce est très inquiète pour son ami, elle décide alors de partir dans son pays d’origine afin de prévenir la mère et la sœur de Qina de son périple, mais elle voudrait également percer le mystère de son ami, persuadée qu’il est muselé par un terrible secret.
Via une ONG, elle débarque dans le village natal de Qina comme assistante francophone du maître d’école Mister Tshuma. Elle prend ses marques dans une Afrique complexe et contrastée où l’art et les croyances imprègnent tous les aspects du quotidien et se rapproche peu à peu de Lindiwe, la petite sœur de Qina, atteinte de cataracte à cause de la malnutrition et des mauvaises conditions d’hygiène. Elle découvre que Qina a quitté sa famille pour chasser les démons car il l’avait couverte d’opprobre suite à un événement regrettable.
Il n’est pas facile pour l’héroïne d’apprivoiser la maman de Qina. Forte de son affection pour son ami, elle tente avec patience d’établir un dialogue où il est possible de s’entendre malgré la divergence de leurs origines, les blessures du passé colonial et de l’histoire familiale étant palpables. Luce sera-t-elle suffisamment convaincante pour aider à sa mesure Lindiwe afin d’honorer son amitié pour son grand frère ?
L’esprit occidental attache beaucoup d’importance aux biens matériels et à la science. Longtemps, notre culture a été jugée primitive, inférieure. Mais chez nous, c’est le sacré qui permet de déchiffrer les mystères de l’humanité. Sacré et profane sont intimement liés. Chaque objet d’art – beaucoup ont été détruits pendant la guerre de libération – possède sa propre spiritualité. Les colonisateurs n’ont jamais compris l’interconnexion entre le visible et l’invisible, la dimension sacrée leur était totalement étrangère.
Dans Dans les yeux de l’Afrique, Leïla Zerhouni évoque avec un style simple un voyage aux accents de rite initiatique pour l’héroïne. Louvoyant entre la cruauté barbare des hommes et leur profonde humanité, elle se laissera gagner avec naturel par l’âme africaine et ne reviendra plus tout à fait la même de son périple (« il n’y a pas de transmission sans amour, sans bienveillance. Nos écoles se montrent trop strictes, trop militaires. Mon projet visait à créer un climat de confiance dans un cadre affectif stable. »).
Un récit solaire parsemé de mélancolie qui nous invite à envisager les faiblesses du genre humain avec bienveillance.
Séverine Radoux