Écarquiller l’écrire

Anna AYANOGLOU, Appartenir, Cas­tor astral, 2024, 118 p., 14 €, ISBN : 9791027803736 

ayanoglou appartenirLa langue, les langues for­ment des paysages que le poète explore avec la gour­man­dise de l’enfance. Après les très remar­qués Le fil des tra­ver­sées (Gal­li­mard, 2019), Sen­sa­tions du com­bat (Gal­li­mard, 2022), Anna Ayanoglou délivre Appartenir, un recueil poé­tique qui gravite comme un der­viche tourneur autour du motif de l’impossible appar­te­nance. Le mou­ve­ment de la vie, de l’enfance, de la con­stel­la­tion famil­iale, des orig­ines grec­ques ne se dépose à la sur­face de la mémoire que lorsqu’il est décan­té, approché, mise en forme dans la pâte de l’écriture. La brisure, l’effraction catal­y­sent un tra­vail d’anamnèse qui réveille des pans de sou­venirs, soulève des zones d’ombre. L’événement déclencheur du texte que nous lisons est d’emblée évo­qué : alors qu’elle subit une IVG, qu’elle refuse la per­pé­tu­a­tion de la lignée, Anna Ayanoglou entend l’accent grec de l’anesthésiste qui, sans le savoir, jouera le rôle de Socrate, de catal­y­seur d’une quête qui out­repasse celles des racines. C’est par l’accent que le passé lui est ren­du — la mal­adie du père, sa mort, les réminis­cences des séjours en Grèce, les études à Paris, l’apprentissage du russe, les étés où tout se joue.

Avec cette mémoire prim­i­tive
les réc­its famil­i­aux
sont un pont de cordages au-dessus du ravin

- ni retrou­vailles ni vis­ite
je veux voir ce qu’il y a au fond.

L’organe scopique, la pul­sion du voir — voir der­rière, au-delà, capter le brouil­lé, le caché, les récifs du vivre… — s’avance comme le com­bustible d’un recueil con­stru­it en cinq par­ties qui tournoient autour de séquences arrachées à l’expérience afin d’en res­saisir l’intelligibilité, la basse con­tin­ue. Le motif du regard est omniprésent, indice qu’il est bien davan­tage qu’un thème d’élection : guide du mou­ve­ment de dévoile­ment, il s’avance comme le hors-langue, comme la bous­sole dans la mer des généra­tions, des fil­i­a­tions, des liens intimes. L’étymologie est au verbe ce que la généalo­gie est à la famille : un plon­geon dans l’histoire, dans la terre de la langue, des géni­teurs, de leurs ancêtres, une danse-funam­bule ten­due entre une Grèce per­due / retrou­vée / en exil et un ailleurs mul­ti­ple.

Explo­ratrice des grands fonds, Anna Ayanoglou aus­culte la charge d’un prénom, le legs empoi­son­né qu’il véhicule, la dialec­tique entre souf­france et répa­ra­tion.

Mes vingt ans : source vive de reproches — pourquoi
ma mère n’a‑t-elle pas con­tré mon père qui a voulu
me don­ner le prénom de sa mère ?
Une femme
morte en couch­es, franche­ment
- J’ai essayé, il n’y avait rien à faire   

La mytholo­gie grecque se rejoue dans les mythèmes privés, don­nant à voir une mère « mes­sagère », « Achille sans talon pour les faibles aveu­gles » ; les noms (Charálam­bos, Ayanoglou, Babis…) déplient leurs énigmes, leur poids des­ti­nal, leurs facéties. Entre exal­ta­tion de la sen­sa­tion et désir de savoir, Anna Ayanoglou manie l’humour, lance des trou­peaux de mots en révolte et méta­mor­phose l’espace de la page à la fois en un dis­posi­tif de com­bat et en un alam­bic ini­ti­a­tique. Entre voir ce qui a été refoulé, écarté du champ de la con­science, des archives de l’imaginaire famil­ial et le dan­ger d’en savoir trop, la poétesse nav­igue avec intré­pid­ité.

- baign­er dedans — appren­dre, vrai­ment
la langue du père — ç’aurait été
en savoir trop.

Véronique Bergen

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