Éric BROGNIET, Yves Peyré. L’espace d’un instant, Tandem, coll. « Alentours », 2023, 232 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87349–153‑6
Peu connu du grand public, le Français Yves Peyré est l’auteur fécond et polygraphe de plusieurs recueils de poèmes, de neuf récits, de vingt-cinq essais consacrés principalement à la peinture, de nombreux livres coproduits avec des artistes, sans compter la direction de quatre revues et d’ouvrages collectifs. Grand connaisseur de l’œuvre d’H. Michaux, il participe en 1995 au colloque Les ailleurs d’Henri Michaux, organisé par Éric Brogniet à la Maison de la Poésie de Namur. Ainsi débute une longue complicité assise sur une quête commune, dont l’objet n’est rien de moins que l’essence profonde du poétique contemporain et sa réinvention multiforme. É. Brogniet publie dans sa revue Sources un premier article, puis le développe en quarante-trois pages sous le titre Yves Peyré, l’espace de l’instant, intégrées dans l’épais volume La lecture silencieuse (ARLLFB, 2022). Cependant, beaucoup de choses lui restent à dire. Projetant un essai à part entière qui atteigne un public élargi, il retravaille les quatre textes existants (En appel de visages, L’œuvre en prose, L’œuvre poétique, Pour en revenir à Michaux) et y joint deux nouveaux : Voyage et paysage, Histoire du livre, esthétique, critique d’art et de littérature. Tel vient de paraitre aux éditions Tandem le volume Yves Peyré. L’espace d’un instant.
Ce livre est donc le reflet d’un long et intense échange entre les écrivains, riche à la fois d’érudition, d’intelligence, de sensibilité : tous deux sont des poètes qui jamais ne cèdent à la facilité, mais aussi des lecteurs attentifs, voire minutieux, des intellectuels familiers de la philosophie et de la modernité littéraire, à quoi s’ajoute l’intérêt partagé pour la création picturale. L’essai d’É. Brogniet abonde en longues citations, dans une volonté de grande proximité avec les textes d’Y. Peyré, facilitant du même coup l’appréhension de son propre commentaire : il s’agit moins d’un monologue critique que du va-et-vient entre deux pairs dont les écrits s’éclairent mutuellement. Si l’auteur ne rechigne pas à la description et à la paraphrase, qui élucident sans imposer une interprétation, il cherche surtout à dégager les principales lignes de force de l’œuvre étudiée. Le défi n’est pas mince, vu la pluralité des genres pratiqués par Peyré et, dans chacun d’eux, la diversité de l’invention. De plus, l’horizon de l’entreprise n’est pas arrêté à la création littéraire et artistique : il englobe, à un titre nullement secondaire, une réflexion exigeante sur la nature du fait poétique aujourd’hui, ce qui justifie les multiples références à Hegel, Jaccottet, Serres, Bergson, Jankélévitch, Maldiney – Brogniet les a relus pour les besoins de la cause. De plus, il a pris connaissance de plusieurs récits encore inédits, « savante élaboration d’une équivalence entre la réalité du monde et la vie intérieure ». Ainsi exploite-t-il toutes les ressources disponibles pour mettre en lumière les ressorts les plus complexes et les plus discrets de son objet d’investigation.
De cette étude scrupuleuse résulte l’image d’un explorateur avide de découvertes picturales et littéraires, s’efforçant à chaque fois d’en tirer une leçon originale, peu enclin aux certitudes simplistes ou prématurées. De là vient son intérêt pour des peintres comme F. Bacon, J. Fautrier, B. Van Velde, pour des poètes tels que S. Mallarmé, P. Reverdy, A. du Bouchet. L’écrivain, dit-il, doit d’abord se dégager de l’ego et de l’anthropocentrisme, s’ouvrir à l’ici-maintenant, guetter les heurts et scintillations au contact du monde extérieur, tous ces « surgissements » dont la conscience se saisit dans l’écriture. « La phrase ou le vers chez Peyré épousent à la fois le mouvement d’une marche, avec ses élans et ses pauses, et la saisie visuelle des divers composants du paysage. » Ainsi peut advenir « une réappropriation de l’être intime à travers les liens avec les éléments ». Cette sensibilité cosmologique n’est pas exempte d’une ambition métaphysicienne, dans la mesure où il s’agit de réconcilier l’éphémère et la durée, la parole et le silence, le corps et l’esprit, dans l’espoir d’approcher une certaine vérité de l’Être. Selon Jankélévitch, rappelle Brogniet, la philosophie a pour vocation de penser l’impensable jusqu’au point où tout discours devient impossible : c’est là précisément que la poésie et la peinture prennent le relai. Une grande triade domine en fin de compte l’œuvre de Peyré : l’ordre naturel, l’ordre culturel et l’ordre divin, ce dernier devant être entendu comme entrevision d’une transcendance possible.
Daniel Laroche