Cosmopoétique de la disparition

Un coup de cœur du Car­net

Car­o­line LAMARCHE, Cher instant je te vois, Verdier, 2024, 96 p., 20 €, ISBN : 978–2‑37856–198‑7

lamarche cher instant je te voisAprès le roman (La fin des abeilles) et le roman graphique (Dix ans), c’est aujourd’hui à tra­vers la poésie que Car­o­line Lamarche pour­suit sa mise en mots des corps de femmes devenus proies. Le corps-proie est celui mangé par le temps ou la mal­adie, un corps tou­jours situé en regard des autres, migrants oiseaux ani­maux, ces amis entravés eux aus­si par les servi­tudes d’une société délétère et que les vers libres de l’autrice por­tent dans l’espace, sur la crête tran­chante d’un réc­it d’amour et de mort.

[…] Mar­gari­da va venir,
elle est dans la pluie des pétales que le gel arrache à l’arbre trop
tôt fleuri,
dans la pureté d’un ciel rebelle à la douceur,
dans le noir des branch­es où tar­dent les bour­geons,
dans la pre­mière hiron­delle, vail­lante et glacée,
menue faucheuse d’air en quête de pitance. 

En creux du corps malade et de la pro­gres­sion cru­elle du can­cer qu’elle tran­scrit en pointil­lés, Car­o­line Lamarche rend à Mar­gari­da Guia sa puis­sance d’action dis­parue, mangée par la douleur : les brèch­es d’une cor­re­spon­dance épis­to­laire boulever­sante, con­duite entre le lit d’hôpital et le dehors, s’ouvrent sur la voix amie et les sou­venirs de la lumière apportée par Mar­gari­da dans les vies qui ont croisé la sienne. L’autrice emporte avec elle ses lecteurs ain­si doués, eux aus­si, de la fac­ulté d’attraper le réel à tra­vers les yeux de Mar­gari­da – ces yeux « [emprun­tés] à chaque pas désor­mais / inven­tant ce que tu pour­rais voir si tu étais libre comme avant ». Car le réc­it de Lamarche est une his­toire d’amour : phil­ia, la troisième forme d’amour déployée par la langue grecque (φιλία / philía), à la fois incon­di­tion­nel et raisonnable, l’embrasement doux qu’attisent spon­tané­ment cer­tains êtres – juste pour ce qu’ils sont.

Cet amour s’exprime dans la mise en com­mun d’un lan­gage, d’un réc­it qui tran­scrivent la manière sin­gulière qu’avait Mar­gari­da d’être au monde, à nous désor­mais trans­mise. Car les sou­venirs des mots, des gestes et des voix sont autant de traces matérielles, autant de reliefs imprimés dans les paysages que nous tra­ver­sons. L’absence sculpte l’espace, creuse les corps, à la mesure de l’impact en expan­sion con­tin­ue que provo­quent cer­taines ren­con­tres – le big bang rejoué chaque sec­onde.

Tes cris con­vo­quaient des fan­tômes,
piégeaient des émo­tions prim­i­tives,
les par­ti­tions de l’entre-monde,
la voix des invis­i­bles,
la voix des morts.

Les mots qu’emploient Car­o­line Lamarche sont sim­ples : cela veut dire que ni la douceur, ni la douleur ne sont enrobées de papi­er glacé, opaci­fi­ant l’horreur ou l’émotion pour demeur­er à dis­tance respectable des trem­ble­ments de la chair. Tranch­er dans le vif, dire les plaies et les points de suture, l’absence de con­sid­éra­tion pour les vivants minori­taires alignés comme des chiffres – « quand bien même il s’agit / d’hommes de femmes d’enfants / de morts de vifs de sans-papiers / ne par­lons pas des bêtes ». Des mots sim­ples qui agis­sent aus­si comme une trans­fu­sion d’émerveillement, de Mar­gari­da à Car­o­line et retour, de Car­o­line aux lecteurs qui porteront ailleurs l’écho de leurs voix entremêlées. Le réc­it fonc­tionne comme caisse de réso­nance pour les vies-éclairs et les instants qui, de se dérober, s’ancrent plus pro­fondé­ment sur la rétine (comme le sou­venir tenace de pho­togra­phies per­dues, jamais dévelop­pées).

Plus encore peut-être que les textes qui lui ont précédé, Cher instant je te vois refor­mule le dés­espoir : si le pré­fixe - con­tient en puis­sance le deuil en indi­quant la pri­va­tion, il peut aus­si ren­forcer le sens du mot auquel il s’attache. Ain­si l’impuissance, l’épouvante, la per­ver­sité et « l’acharnement à détru­ire » suin­tent-ils de tout le texte, en miroir à l’irrémédiable dégra­da­tion des con­di­tions de la vie sur Terre. Le can­cer mange les corps comme les pol­lu­tions et les exac­tions humaines ron­gent toute pos­si­bil­ité d’un futur apaisé pour (et entre) les vivants des dif­férents règnes. C’est un con­stat lucide, sans larmes. Sa rad­i­cal­ité per­met de dépass­er la paralysie qui découle du sen­ti­ment d’impuissance pour la trans­former, si pas (ou pas seule­ment) en puis­sance d’agir, en puis­sance de ressen­tir. Car il nous reste à voir et à vivre, ne serait-ce que pour – ou à tra­vers – les dis­parus. Quelque chose nous sur­vivra – et si ce ne sont pas les fleurs que nous avons plan­tées[1], ce seront celles qui naîtront d’hybridations étranges, ren­dues pos­si­bles par le con­tact entre espèces allogènes, exogènes, inva­sives.

Le vent con­tin­uera de trans­porter les akènes et l’écho de nos voix à tra­vers les ruines, comme celle de Mar­gari­da file encore à tra­vers les pages et les cristaux liq­uides des écrans de télé­phones porta­bles, épouse les con­tours du vide et sourd, étince­lante, des fis­sures de l’absence.

Louise Van Bra­bant


[1] Cita­tion issue de La fin des abeilles, Gal­li­mard, 2022.


Plus d’information

Un extrait de Cher instant je te vois

Extrait pro­posé par les Édi­tions Verdier