Célébration de la chair

Un coup de cœur du Car­net

Nathalie GASSEL, Éros androg­y­ne et autres textes, Pré­face de Pierre Bourgeade, Tail­lis Pré, 2024, 180 p., 19 €, ISBN : 9782874502200

gassel eros androgyne et autres textesOuvrir les pages étince­lantes, ver­tig­ineuses d’Éros androg­y­ne et autres textes, c’est s’abandonner à l’œuvre lit­téraire sans équiv­a­lent de Nathalie Gas­sel, sen­tir qu’en amont des mots elle pose l’équivalence entre l’écriture qui bande ses mus­cles et le corps jouis­sant. Mag­nifique­ment pré­facée par Pierre Bourgeade, la réédi­tion d’Éros androg­y­ne s’accompagne de textes inédits qui explorent les ter­ri­toires du désir, les ren­con­tres des corps, la mys­tique de l’écriture et du sexe.

De quelles con­trées pul­sion­nelles ont jail­li Éros androg­y­ne, « Petits textes pornographiques » ? En ouver­ture, par une note d’auteur, Nathalie Gas­sel délivre le lieu ombil­i­cal de leur sur­gisse­ment.

Texte de jeunesse, venant de l’enfance, des sur­vivances, en de mul­ti­ples ten­ta­tives. Des rebonds de survie en divers exer­ci­ces intel­lectuels de pre­mières appréhen­sions de l’amour où l’on cherche des issues. Nous fûmes sur­vivante, venant du rien, ou des anéan­tisse­ments des débuts, gouf­fres et chute ini­tiale.

Éminem­ment cor­porelle, la langue oscille entre lux­u­ri­ance fan­tas­ma­tique et cru­dité d’une liturgie du sexe. Écrivaine, poète, pho­tographe, anci­enne adepte de boxe thaï­landaise et de mus­cu­la­tion, Nathalie Gas­sel malaxe les pen­sées, les mots comme des corps pris dans les fris­sons de l’érotisme. Aucun tabou, aucune zone inter­dite pour celle qui écrit, avec une rad­i­cal­ité sœur de Georges Bataille : « Je veux l’inadmissible, l’invraisemblable, l’absolue pos­ses­sion ». La beauté racini­enne s’invite dans les bor­dels, les peep shows, les lieux où les trav­es­tis, les hommes femmes, les assoif­fés et assoif­fées d’éros assou­vis­sent leur quête. Dès l’orée de l’enfance, les mus­cles et l’écriture sont élus comme voies royales du vivre.

Impro­pre, inapte, je l’étais à toute forme de social­ité autre que celle glo­rieuse ou pau­vre et triste du corps.   

La souil­lure, la douceur, la cru­auté, le désir de domin­er l’autre sont pour­suiv­is avec une obses­sion fétichiste, nour­ris par une pul­sion scopique voyeuriste, dans la jouis­sance de guet­ter le moment où adu­la­tion et avilisse­ment du corps désiré ne font plus qu’un. Revendiquée, la pos­ture de l’esthète à l’affût de plaisirs brûlants se traduit dans une esthé­tique tout à la fois sen­suelle et spir­ituelle. Le geste d’ouvrir les mots a pour répon­dant l’obsession d’ouvrir les fess­es. « Mon imag­i­na­tion répète sans cesse l’acte : ouvrir les fess­es. J’enfonce ma langue dans la couleur rose, con­tre l’extrême douceur de la peau. Extase. Fer­veur ».

L’exigence de la chair, de la matière est abrupte­ment sous-ten­due par une faim de l’esprit et des formes comme si, sœur de Mon­sieur Teste de Valéry, une Madame Teste androg­y­ne éle­vait le sexe en ses dimen­sions inten­sives et scan­daleuses en un idéal intel­lectuel, en un passe­port vital.

Plus apaisée, ten­due par cette beauté lan­gag­ière qui appar­tient en pro­pre à Nathalie Gas­sel, l’écriture des textes inti­t­ulés « De ten­dres et abruptes fer­veurs. Con­fi­dences et mis­sives amoureuses par SMS » se penche sur la dynamique des tro­pismes amoureux, évoque la famille juive, la fig­ure du grand-père orig­i­naire de Saint-Péters­bourg, con­voque Pas­cal, la dialec­tique du diver­tisse­ment et de l’ascèse, les noces de la chair et de l’esprit. Non con­formiste, à l’écart d’une lit­téra­ture lisse et con­sen­suelle, soulevée par la rad­i­cal­ité d’un ques­tion­nement qui sonde les parts les plus obscures des êtres, dis­crète sur la scène médi­a­tique, l’œuvre de Nathalie Gas­sel brille d’un feu inso­lite et vibre d’une exi­gence haute, ten­due comme un ath­lète sculpte ses mus­cles.

Véronique Bergen

Plus d’information

foire du livre 2024 visuel

Nathalie Gas­sel sera présente à la Foire du livre.

  • Dimanche 07 avril de 16h à 17h — Stand 216 : dédi­caces