Francisca VANDEPITTE (sous la dir. de), Imagine ! 100 ans de surréalisme international, Ludion/MRBAB, 2024, 232 p., 35 €, ISBN : 978–94-6478–112‑0
Le centenaire de la naissance du surréalisme, avec la parution en octobre 1924 du Manifeste du surréalisme d’André Breton (en France) et des tracts-pamphlets de Correspondance initiés la même année par Paul Nougé, Camille Goemans et Marcel Lecomte (en Belgique) se marque par deux expositions éclairantes à Bruxelles, qui fut un haut-lieu de rencontres et d’actions pour les membres du mouvement surréaliste, belges, français, et internationaux. Si l’exposition Histoire de ne pas rire, à Bozar se focalise prioritairement sur les activités encore méconnues parfois des surréalistes bruxellois, hainuyers, anversois, avec comme figures de proue Paul Nougé et René Magritte, l’exposition Imagine ! 100 ans de surréalisme international, présentée aux Musées royaux des Beaux-Arts, élargit les perspectives.
Là où l’exposition de Bozar ancre l’historique des activités surréalistes en Belgique dans certains liens avec d’autres avant-gardes des années 1920 (Dada, les courants modernistes en Belgique et les influences des pays voisins), celle des Musées royaux concentre son propos sur une série de thématiques, riches en chefs‑d’œuvre et participations internationales, de Chirico à Max Ernst, en force, en passant par Dali, Miro, Masson, Giacometti, Duchamp, Man Ray, Bellmer, Brauner, Toyen, ou Dominguez. Cette perspective diachronique qui donne à voir des œuvres picturales et graphiques d’une haute volée, rarement réunies en un si vaste ensemble, inclut donc également plusieurs figures artistiques du surréalisme en Belgique : Magritte, Paul Delvaux – qui chez nous reste un apparenté, davantage soutenu par Eluard et Breton –, E.L.T. Mesens, Jane Graverol, Suzanne Van Damme (même situation que Delvaux), Marcel Mariën, pour l’essentiel.
Francisca Vandepitte, conservatrice d’art moderne aux MRBAB, et commissaire de l’exposition (en association avec Didier Ottinger et Marie Sarré, tous deux du MNAM-Centre Pompidou à Paris, prêteur de près de trente œuvres), explicite le fil conducteur de l’exposition en évoquant une autre racine que le dadaïsme : le mouvement symboliste qui, tant en France qu’en Belgique, à travers la peinture (Fernand Khnopff par exemple, apprécié par Magritte, ou Gustave Moreau, encensé par le jeune André Breton) et la littérature (Emile Verhaeren), ouvrait déjà la voie au tournant du 20e siècle à l’imaginaire, aux phénomènes irrationnels, aux mythologies revisitées, et à des thèmes que symbolistes et surréalistes ont pu développer, chacun bien sûr avec des moyens et déroulements parfois proches, parfois éloignés. « Recoupements et divergences », certes, mais qui intègrent alors le surréalisme davantage dans le continuum d’une vision historicisante de l’art, que dans sa volonté fondatrice : celle d’un bouleversement révolutionnaire (« changer la vie, transformer le monde ») qui, associant tant les apports de l’inconscient et de Freud, que l’engagement idéologique et sociétal, entendait abroger bien d’autres frontières que celles de l’art.
Les thèmes abordés servent alors de têtes de chapitres, dans l’exposition aussi bien que dans le catalogue qui en est le prolongement abouti, au travers d’études souvent pertinentes en regard d’œuvres surréalistes et d’autres : Le Labyrinthe, La Nuit, La Forêt, Les Paysages mentaux, Les Métamorphoses et mythes, Les Chimères, Les Larmes d’Eros, Le Rêve et le cauchemar… permettent ainsi de faire entrer dans ce parcours des artistes belges essentiels, antérieurs aux surréalistes, mais d’une force d’évocation souvent puissante. Eros et Rops. Khnopff et les chimères. Le méconnu Léon Dardenne et le cosmos. Jean Delville, Degouve de Nuncques, Léon Spilliaert ou Guillaume Vogels face à la nuit.
Ces associations paraissent parfois relever d’un jeu d’optique dont on peut débattre, mais la lecture des textes et leur qualité, faisant appel à des sources historiques et références claires, ainsi que la (re)découverte de certaines œuvres d’artistes surréalistes reproduites dans l’ouvrage, l’emportent. Le lecteur est conduit à s’ouvrir à un monde de haute liberté, où l’esprit, l’invention picturale, l’imaginaire poétique, amènent des questionnements parfois très actuels, sur le cauchemar des violences guerrières, sur les questions de genre, ou la représentativité des artistes femmes au sein du mouvement (Toyen, Dorothea Tanning, Meret Oppenheim, Jane Graverol, Mimi Parent, Kay Sage, Unica Zürn, Isabel Rawsthorne, Leonor Fini, Valentine Hugo…) qui constituent ici pratiquement un tiers des œuvres proposées. On aurait pu y ajouter encore Lee Miller, Claude Cahun, ou Leonora Carrington, mais l’exposition étant appelée à tourner ensuite à Paris, Madrid, Hambourg et Philadelphie, elle s’enrichira à chaque étape de nouveaux apports originaux.
Alain Delaunois
En pratique
L’exposition Imagine ! 100 ans de surréalisme international est à voir aux Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique jusqu’au 21 juillet 2024.
Rue de la Régence 3 – 1000 BRUXELLES
Du mardi au vendredi de 10 à 17h ; le week-end de 11 à 18h
Un ticket combiné d’entrée avec l’exposition Histoire de ne pas rire. Le surréalisme en Belgique à Bozar est disponible. Animations et conférences.
www.fine-arts-belgium.be