Un coup de cœur du Carnet
Pierre MERTENS, Nécrologies, Préface de Jean-Luc Outers, Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique, 2024, 136 p., 16 €, ISBN : 978–2‑8032–0081‑8
Virtuose de la nouvelle, Pierre Mertens l’érige en ring, en espace de combat contre soi, contre le monde. Préfacé par Jean-Luc Outers, publié en 1977 par Jacques Antoine, réédité par l’Académie royale de langue et de littérature françaises, le recueil Nécrologies sonde les failles, les ambiguïtés, les faux pas de personnages qui s’adonnent à l’exercice du bilan. Bilan d’une vie, la leur, ou celles des autres, dans le grand art du clair-obscur d’un écrivain qui a bâti l’une des œuvres les plus ambitieuses des 20ème et 21ème siècles.
Creuser derrière le miroir des faits divers, interroger les grandes orgues désaccordées de l’Histoire, mettre en scène la musique des corps amoureux, élever la littérature au rang d’esquif de survie… autant de strates de l’immense corpus mertensien qui, de L’Inde ou l’Amérique, des Bons Offices à Perdre, aux Éblouissements, de Lettres clandestines, Les chutes centrales à Une seconde patrie, Perasma, Paysage avec chute d’Icare, braque le projecteur de l’imaginaire sur les écartèlements qui minent les êtres et la pâte de l’Histoire. Nécrologies anthumes, les trois nouvelles — Auto-stop, Tombeau pour Dave Brubeck, Nécrologie — campent respectivement un homme pris au piège par deux adolescentes simulant un appel à l’aide, la mise en quarantaine d’un employé de bureau, fou de « Take five » de Dave Brubeck et le chant du cygne, la chute après la gloire qui frappe un champion d’haltérophilie et un philosophe allemand exilé en Belgique.
On dirait que les choses ne tiennent plus debout que par la force de l’habitude et pour un instant encore, au prix d’une dernière hésitation mais tout ici est consommé, c’en est fait d’un univers secrètement morcelé, atteint qu’il est par des fractures qui ne sont invisibles que pour les yeux, frappé par un cataclysme muet, jouet d’une apocalypse silencieuse. Un instant et tout sera rasé. (Auto-stop)
Les lignes de la partition de notre monde, de notre époque se sont distendues, séparées les unes des autres. Avec l’oreille d’un écrivain-musicien, Pierre Mertens les rassemble, ourdit une composition qui puise dans la matière sauvage, indisciplinée de la vie. Comme l’écrivait Jacques De Decker, « le rapport au vécu qu’a l’écrivain a ceci de particulier que le réel lui est une sorte de matière brute de sa fiction, le bloc non équarri de sa fable, le défi que lui lance le hasard d’arriver à le conformer aux nécessités de la forme » (Littérature belge aujourd’hui. La Brosse à relire, rééd. Espace Nord).
Percutés par les forces du destin, pris entre fourvoiements et quête de modalités de survie, les personnages du trio de nouvelles dansent sur des volcans parfois dérisoires, entre Malcolm Lowry, Michaux et Kafka, juges/gladiateurs d’eux-mêmes, intentant des procès contre eux, refusant tout plaidoyer pro domo, se vivant en sursis, hésitant à accréditer l’axiome selon lequel nous serions « la somme — ou le produit de nos actes ». Ont-ils tenu les promesses de l’aube ? À l’instar de l’avocat, l’écrivain n’est-il pas celui qui, comme l’écrit Pierre Mertens (grand avocat, juriste, spécialiste du droit international) « choisit d’être autrui pour n’avoir pas à être soi » ?
Saluons l’Académie royale de langue et de littératures françaises d’avoir réédité ces nouvelles qui, en filigrane, délivrent la nécrologie d’une époque révolue, avalée par la danse macabre de la mondialisation des corps et des Lettres, du devenir marchand de chaque parcelle du vivant. Le Tombeau pour Dave Brubeck porterait comme sous-titre secret « Tombeau pour une époque ». Pour Pierre Mertens, arpenteur des eaux du monde, écrivain-penseur engagé, la nouvelle dont il redéfinit les enjeux et les codes est bien ce « poisson-pilote » (pour reprendre la fabuleuse image de Jacques De Decker) qui fend à la hache « la terre gelée en nous » (Kafka).
Véronique Bergen