Paul ARON et Pierre PIRET (sous la dir. de), Paul Nougé. La duplicité de l’esprit sincère, Textyles n°66, Ker, 2024, 144 p., 18€, ISBN : 978–2‑87586–490‑1
À la direction de ce numéro de la revue Textyles consacré à Paul Nougé, Paul Aron (ULB) et Pierre Piret (UCLouvain) en conviennent d’emblée : il est encore difficile de cerner la personnalité en regard de l’œuvre, alors que depuis plusieurs années la reconnaissance éditoriale et critique est venue combler le long processus d’effacement auquel Nougé s’était lui-même adonné, avant que Marcel Mariën, son éditeur et fils spirituel, ne vienne y remédier. Chez Nougé, rien ne semble manquer, de l’approche biographique (Olivier Smolders, 1995) à l’exégèse doctorale (Geneviève Michel, 2013), de la réédition des œuvres (Allia, 2017) à l’inscription majeure mais singulière au sein du surréalisme belge (Xavier Canonne, catalogue de l’exposition à Bozar, 2024), jusqu’à sa juste situation dans des anthologies collectives (voir le volume récemment paru en Espace Nord, Magritte commenté par ses amis). Et pourtant, énigmatique, insaisissable, redoutable, d’une force intellectuelle peu commune, prêt à user de « la duplicité de l’esprit sincère », selon ses propres mots, Nougé veille toujours à ne pas se laisser circonscrire, et à renvoyer ses lecteurs à leurs propres interrogations.
Les études rassemblées ici complètent donc le « portrait d’après nature » de Nougé, en envisageant différentes facettes du personnage, tant l’homme que l’écrivain. C’est l’occasion de rappeler l’intérêt réel que les surréalistes belges, et Nougé en particulier, ont porté à la musique, à la différence du groupe français : Mesens, Souris, Hooreman… comme compositeurs de musique sérieuse, ou légère, chez Paul Magritte. Chez Nougé, mélomane raffiné, le goût de la musique est étroitement lié à celle qui sera sa première épouse, Paulette Deschamps, chanteuse et pianiste. Geneviève Michel se penche sur les Albums Paulette, un manuscrit inédit en trois parties de 1913–1914 conservé aux Archives et Musée de la Littérature, où les deux tourtereaux échangent états d’âme, déclarations, et enchantements des concerts, mais où Nougé démontre déjà, pour arriver à ses fins (épouser la jeune femme), une forme de duplicité (ici, son rapport à la religion) qu’il développera tout au long de son existence. Il en résultera également une série d’écrits, et de poèmes à chanter (notamment, plus tard, pour Barbara).
On ne manquera pas non plus le texte captivant de Christophe Vandensavel, à propos des jeux d’échecs pratiqués dans les cercles bruxellois par Nougé, Magritte, et leur proche ami Denis Marion (pseudonyme de Marcel Defosse, futur journaliste au Soir). Nougé établit ainsi une sorte de parallèle entre les combinaisons aux échecs et la pratique poétique, où celle-ci devient gagnante lorsqu’elle utilise les stratégies et tactiques échiquéennes aux fins d’un activisme subversif. Aussi écrit-il dans ses Notes sur les échecs, que ceux-ci « ne tolèrent nulle absence, nul repentir. Le ‘raté’ mental le plus minime entraîne des sanctions immédiates. » Ainsi le souhaite-t-il de l’efficacité en poésie, en peinture, en éthique, voire en politique.
L’art poétique tel que l’envisage Nougé use donc de toutes les prérogatives d’un stratège, et d’un discours de la méthode qui peut relever de différents stratagèmes, sans pose hiérarchique. Gérald Purnelle se penche notamment sur le statut des poèmes, en vers et en prose, relevant que certains quatrains furent mis en musique par André Souris, et soulignant la force de frappe de certains aphorismes où chaque mot, disposé verticalement sur la page, fait s’estomper la notion même du vers, qui deviendrait alors « une phrase verticale », comme parmi d’autres, dans La publicité transfigurée (1925). Clément Dessy aborde pour sa part la réécriture de plusieurs poèmes de Baudelaire, auquel Nougé a toujours accordé davantage de crédit que Breton. Mariën, dans L’expérience continue (1966), avait intitulé La parole est à Baudelaire un ensemble de poèmes réécrits ou « traduits » des Fleurs du Mal et du Spleen de Paris. Bien plus qu’un pastiche ou un divertissement, ces exercices de réécriture (notamment La géante, qui accompagna un tableau de Magritte) sont également pour Nougé une façon de se recentrer sur lui-même, de se discipliner dans les moments où l’écriture lui paraît impossible, durant les années de guerre notamment.
On retiendra encore, dans cet ensemble qui ne séduira pas que les seuls initiés, le texte final de Paul Aron, où, à partir d’un différend public à propos d’une exposition de Magritte – une critique anonyme dans Le Drapeau rouge, écrite en réalité par l’artiste et chroniqueur Charles Counhaye – est contextualisée la quasi impossibilité de faire coïncider dans les années 1920–1930 deux avant-gardes : d’une part, la défense de la classe ouvrière, avec ses schèmes réalistes et artistiques imposés, et d’autre part la radicalité poétique, artistique, expérimentale, s’autorisant toute liberté, que prônaient Nougé et les surréalistes.
Alain Delaunois