Gratter le vernis

Bar­bara ABEL, Comme si de rien n’était, Récami­er, 2024, 360 p., 21 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 978–2‑38577–043‑3

abel comme si de rien n'étaitAdèle et Bertrand More­au arborent tous les signes de la réus­site : une vil­la coquette et vaste dans un quarti­er chic, deux sit­u­a­tion pro­fes­sion­nelles con­fort­a­bles. Avec leur fils Lucas, ils sem­blent sourire à la vie dans une exis­tence sous con­trôle. Elle vaque à ses activ­ités de déco­ra­trice d’intérieur, son emploi du temps est min­uté soigneuse­ment, notam­ment pour per­me­t­tre à son fils de suiv­re des cours de solfège. Et voici que son des­tin bas­cule lorsqu’elle croise Hugues Lionel, le nou­veau pro­fesseur de musique, qui s’adresse à elle en l’appelant Marie comme on salue une vieille con­nais­sance, ce dont elle se défend immé­di­ate­ment. Il sait qu’il ne se trompe pas, elle a été son amante d’un soir et s’est éclip­sée pen­dant la nuit.

Lui est seul, il mène une vie mod­este et s’occupe de son père, un être autori­taire chez qui on vient d’identifier les symp­tômes de la mal­adie d’Alzheimer. Il le voit s’éloigner de lui de jour en jour, impuis­sant face au mal qui le ronge. À revoir Adèle et son fils, il a tôt fait de con­sul­ter la fiche sco­laire de l’enfant, de rassem­bler ses sou­venirs, de les align­er sur le ligne du temps et de se deman­der si cet élève à la bonne oreille musi­cale n’est pas en fait son pro­pre fils. Dès lors, il passe dans une autre dimen­sion, celle d’une quête obses­sion­nelle. Il effectue une analyse géné­tique à l’insu de tous et acquiert la cer­ti­tude du lien du fil­i­a­tion. Il con­sulte un avo­cat qui ne lui laisse aucune illu­sion de recon­nais­sance de ce mode de parental­ité mais il n’en reste pas là : il en informe Adèle et met en œuvre tous les moyens pour se rap­procher de l’enfant et revendique le droit d’assumer son rôle de père, ce qui ne va évidem­ment pas sans pos­er prob­lème. La ten­sion monte de page en page au fil des péripéties qui se mul­ti­plient pour aboutir au drame dont le roman nous a infor­més d’emblée sur le mode un rien badin et décalé d’un bil­let jour­nal­is­tique.

Dans ce quinz­ième roman, Bar­bara Abel réanime un univers nar­ratif dont les accents ne dépay­seront pas les nom­breux et fidèles lecteurs que ses œuvres ont con­quis depuis la paru­tion de L’instinct mater­nel en 2002. C’est une fois encore dans le cer­cle fer­mé des familles et des rela­tions intimes que se déploient les pul­sions les plus noires qui ali­mentent les sta­tis­tiques des homi­cides. Chaque per­son­nage porte en lui sa part d’ombre et celle-ci nous est dévoilée sans détour au point qu’aucun d’entre eux, enfant y com­pris, ne sem­ble inno­cent. Mais le lecteur ne sait pas pour autant de qui le coup fatal va venir. Dans ce roman soucieux de ne rien nous cacher, nous les suiv­ons un à un, apprenant jusqu’aux con­fi­dences qu’ils déposent devant leurs amis. En fait, cha­cun d’entre eux est un mon­stre en puis­sance : mal­trai­tance, sym­pa­thies nazies, abus de pou­voir, chan­tage, coups vach­es entre enfants, les plus som­bres pen­chants grouil­lent entre les pages. Les signes pré­moni­toires du mal­heur se déploient ouverte­ment sans que nous sachions d’où et sous quelle forme il va jail­lir pré­cisé­ment tan­dis que les pages défi­lent, relançant sans relâche le lecteur main­tenu sous adré­naline. Une forme de tragédie mod­erne qui décline à l’envi les ressorts les plus red­outa­bles de la psy­cholo­gie humaine et qui, à l’instar des séries poli­cières télévisées, fascin­era à coup sûr bon nom­bre de nos con­tem­po­rains.

Thier­ry Deti­enne

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