Charlie DEMOULIN, Silence me mord, La grange batelière, 2024, 96 p., 15 €, ISBN : 9791097127466
Que faire quand le sentiment de l’absurde, du crépuscule éternel nous vrille, quand la musique du néant bourdonne dans les tympans ? C’est depuis ce lieu béant, depuis ce nihilisme que Charlie Demoulin lance Silence me mord, premier récit (davantage que roman) que l’on lira comme un autoportrait à l’ère du désenchantement généralisé. Gravitant autour de la came et du sexe, la vie du narrateur baigne dans un non-sens que la défonce et la baise compulsives permettent d’endurer. Si la formule « Last exit to Bruxelles » convoquée en quatrième de couverture propose une filiation avec Last Exit to Brooklyn de Hubert Selby Jr, les similitudes dans la description des tribus underground ne sont qu’apparentes. Récit qui se passe durant le confinement, Silence me mord est cadenassé par la solitude, par la vacuité de l’existence, rythmé par une écriture-survie abrupte, discontinue, éruptive. Nous sommes dans l’après Selby, dans une quête d’expériences extrêmes qui se fracassent contre les murs de la société, contre les murs intérieurs. Charlie Demoulin écrit depuis un horizon barré, celui de l’après l’âge d’or de la drogue et de l’érotisme, celui de la désorientation d’un monde. Le plan mondain s’est réduit à une addition d’entités solipsistes que l’auteur ausculte.Non binaire, recherchant des plans baise avec des femmes, avec des hommes, des iels, le narrateur passe du masculin au féminin, est tout à la fois prince et princesse. Charlie Demoulin use d’une version exploratoire d’une écriture inclusive qui fait symptôme : d’une part, en phase avec la visée du néolibéralisme, la dissolution des polarités de la différence sexuelle consone avec l’arasement général des différences, d’autre part, le genre opère un retour du refoulé à même le manifeste de son congédiement.
C’est mal de jouir tout seul, ensemble. L’autre attend que tu débandes, c’est relou. Tu déçois l’autre, tu te déçois. Tu jouis sans jouir. Tu chies du sperme.
Dans ce tourbillon de pulsions, au milieu d’observations sans complaisance des relations intersubjectives, de descriptions de clochards célestes ou de paumés égarés, la figure du père surgit, poignante, centrale, entre pudeur et impudeur dirait Hervé Guibert. Récit en creux d’une filiation, d’un lien complice, Silence me mord danse à pas de loup autour d’un père cloué sur son fauteuil, gardien d’un silence primordial.
Je l’adorais. Je l’adorais tellement, ce silence. Lui toujours assis là sans rien dire sans rien faire mais bordel bouge-toi vieux croûton (…) Je revenais de l’école, lui sur son fauteuil. Je revenais de l’univ, lui sur son fauteuil. Je revenais de l’alcool et de la drogue, lui sur son fauteuil. On parlait rarement des fois je lui faisais à manger (…) Maintenant même s’il n’est pas là, mon père, je l’entends, ce silence, alors souvent je mets la musique à fond.
Percussive, tout en nerfs et en sauts discontinus, opérant des incursions dans l’argot, le verlan, l’écriture s’envoie parfois de curieux shoots sous la forme d’une ponctuation déroutante comme ces doubles points qui trouent les phrases et démembrent dans l’agrammaticalité des mots liés. En filigrane de cette chevauchée urbaine, l’on entend sous la basse continue des mots une demande éperdue d’un grain d’Éden, d’un grain de réel tangible autour duquel danser. Comme une recherche d’une extase sans ecstasy afin d’atteindre des zones psychiques et physiques où l’on se saoule à l’eau pure, ivre d’énergie et d’un présent recomposé.
Véronique Bergen