Un parfum de pierre philosophale

Luc DELLISSE, Hen­ri Van Lier, philosophe à l’état pur, Lamiroy, coll. « L’article », 2024, 48 p., 5 €, ISBN : 978–2‑87595–923‑2

dellisse l'article« Le vis­age de ce qui suit m’est bien trop con­nu pour que l’espace qui m’entoure ne s’assombrisse et que reparaisse devant moi la scène ter­ri­ble : une nuit dévo­rant la rue Mon­ge à Paris. »

Dans son édi­to­r­i­al, le directeur de col­lec­tion Maxime Lamiroy évoque une scène de 1939, la manière dont fut sauvée une analyse de la pen­sée d’un grand auteur russe, avant de la con­necter à l’entreprise de Luc Del­lisse, qui veut ren­dre hom­mage et jus­tice à un philosophe belge peu con­nu, Hen­ri Van Lier (1921–2009), dont l’œuvre serait sans équiv­a­lent… au monde. Dès les pre­mières lignes, nous sommes dans le fait artis­tique, qui ne se con­tente pas d’exprimer un pre­mier degré mais génère des échos, des con­nex­ions, un sup­plé­ment de sens. Led­it Maxime, trente­naire ô tal­entueux, allait dis­paraître peu après l’écriture de ces pages, qui par­lent des ténèbres et de la néces­sité des flam­beaux, du mémoriel. Mise en abyme de la lit­téra­ture ! Via un emboîte­ment de matri­ochkas, menant de Maxime à Hen­ri Van Lier en pas­sant par Vic­to­ria Ocam­po (qui fuit la guerre en Argen­tine), Ben­jamin Fon­dane (qui lui refile ses notes), Léon Chestov et Luc Del­lisse, chevil­lées au plaisir de se voir con­fér­er « un inter­locu­teur, et surtout un obser­va­teur ».

Mir­a­cle ! Passé ce lim­i­naire d’azur et d’or, Luc Del­lisse pro­longe et creuse cette impres­sion trou­blante d’entrer en lit­téra­ture :

 Il est rare qu’un homme soit aus­si intéres­sant qu’un livre – aus­si divers, aus­si accom­pli. Il est rare qu’entre l’expérience intérieure de la lec­ture et le déroulé bien réel d’une con­ver­sa­tion avec un être vivant, dans un apparte­ment banal, sur un siège en bois dur, nous éprou­vions, à choisir la sec­onde pos­si­bil­ité, autre chose que de la résig­na­tion. 

Luc Del­lisse, c’est une très belle écri­t­ure : inven­tive, sobre, chargée, puis­sante. Chargée ! Et la réflex­ion, d’entrée, bous­cule et ren­voie à bien des décep­tions, encais­sées ou livrées. Et à la néces­sité essen­tielle de sépar­er art et vie, pour sur­vivre à l’incomplétude, à l’approximation. Vis­er l’idéal mais ne pas s’y com­plaire, ou vouloir tout y con­former. Se dire que les moments de beauté ou de bon­té, dans le réel, sont dilués, masqués, par­a­sités ou sub­mergés par le chaos des paroles et des réac­tions, la dif­fi­culté de l’adéquation à l’instant.

Et pour­tant… Luc Del­lisse, comme David Vin­cent a vu les Envahisseurs, de nous con­fi­er à l’oreille qu’il a vu lui aus­si un extrater­restre ou, plutôt, un sur-ter­rien qui lui a offert la pos­si­bil­ité d’entrevoir une sorte de graal, « quelque chose qui appar­tient à la pureté de cette espèce humaine impos­si­ble » :

Je com­pre­nais à son con­tact que l’esprit est un vis­i­teur de l’autre monde, une sorte de chat de gout­tière qui vient par les toits. (…) Nous dan­sions un peu en par­lant. 

Hen­ri Van Lier, philosophe à l’état pur ? Un homme accueil­lant, « très vif » et « très déten­du », mais un Socrate, « absent aux con­tin­gences mais présent au monde avec inten­sité », qui donne la sen­sa­tion de touch­er au sacré dans une atmo­sphère enjouée, naturelle. Un men­tor idéal ? Un gyné­co­logue des idées et des âmes ?

Sa grande œuvre ? L’Anthro­pogénie ! Mille pages dens­es et écrites, qui dis­ent le monde, l’homme, arcboutées à une « esthé­tique de la trans­mis­sion », à la diges­tion des savoirs et des tech­niques. Une œuvre aboutie, qui répond à une foul­ti­tude de ques­tions et se con­fronte au « mys­tère humain ». Qui va à l’encontre de la doxa du temps, qui proclame l’impossibilité du « tout savoir » et la néces­sité de la spé­cial­i­sa­tion, qui nie la com­para­i­son, la con­nex­ion, le dia­logue et la syn­thèse. Un retour à l’humanisme.

Luc Del­lisse nous dit Hen­ri Van Lier ou plutôt leur ren­con­tre, cette sen­sa­tion d’avoir pénétré dans un « cer­cle enchan­té », une utopie :

Mes deux séjours dans la mai­son de la Drôme [la mai­son de vacances des Van Lier, ndlr] appar­ti­en­nent à la poésie, à la beauté et à la divinité mortelle de l’aventure humaine. 

Il nous décrit, ce faisant, un rap­port idéal au monde, où un men­tor vous balade sur une voie pavée de l’or des temps, con­stru­it sa pen­sée en direct, en la faisant rebondir sur vos pro­pres mots, en vous con­nec­tant ain­si au Grand Œuvre. Et s’exhalent des réflex­ions sur Valéry, Ron­sard, Voltaire, Proust ou Vir­gile…

Tout cela est admirable­ment écrit et pen­sé, ressen­ti. Dans la pudeur et l’humilité. Car Luc Del­lisse ne se voit nulle­ment en dis­ci­ple idéal et prédes­tiné. Non, Hen­ri Van Lier, il l’a ren­con­tré par hasard, lors d’un moment creux, alors qu’il dirigeait une revue d’art sans grand appétit et se voy­ait inviter à déje­uner par une plas­ti­ci­enne, la femme du philosophe. Et il mesure sa chance d’avoir été dis­tin­gué, lui qui se décrit comme un « parte­naire imprévis­i­ble et générale­ment insuff­isant ». Pis encore, il dénonce sa « bêtise » : les aléas de sa vie l’ont éloigné de « l’homme le plus sage » qu’il ait con­nu et il ne l’a revu, de longues années plus tard, qu’une fois, embar­rassé par le « rétré­cisse­ment de la vie », abrégeant la ren­con­tre au nom d’un taxi impa­tient.

Décou­vrez ces auteurs ! Maxime Lamiroy, Luc Del­lisse et Hen­ri Van Lier. Et tous les autres. Qui vous dévoilent la vérité de notre con­di­tion humaine, ce grand écart entre les caps du pire et du meilleur, de l’insignifiant et de l’essentiel, etc. Et partagez, tou­jours, pour sur­vivre ou pour mieux vivre, le cri du cœur du philosophe :

Quand je pense que j’appartiens à l’espèce qui a pro­duit les Quatuors [de Beethoven]

Philippe Remy-Wilkin

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