« Nous sommes toutes et tous des symbiotes »

Vin­ciane DESPRET et Pierre KROLL, Dar­win, Dieu, tout et n’importe quoi, Arènes BD, 2024, 187 p., 26 €, ISBN : 9791037512369

despret kroll dieu darwin tout et n'importe quoiLe dessi­na­teur Pierre Kroll et la philosophe Vin­ciane Despret sig­nent aux édi­tions Les Arènes une col­lab­o­ra­tion ent­hou­si­as­mante dans laque­lle dia­loguent Dieu et Dar­win autour d’une série d’excentricités biologiques qui amè­nent à ques­tion­ner des principes qui sem­blaient, jusqu’alors, évi­dents. Observées tant chez des végé­taux que chez des ani­maux, ces curiosités sont autant de fun facts qui fonc­tion­nent comme points d’entrée vers des théories biologiques com­plex­es. Tout en adop­tant le ton joyeux et la flu­id­ité intel­lectuelle qu’on lui con­naît, Vin­ciane Despret déjoue une mul­ti­tude de biais embar­ras­sant notre manière d’appréhender les vies autres qu’humaines – fun facts dont la sub­stance appa­raît bril­lam­ment tran­scrite dans les dessins de Pierre Kroll en ouver­ture de chaque séquence. Sous les atours de la vul­gar­i­sa­tion sci­en­tifique, il s’agit avant tout de rompre avec le mod­èle déter­min­iste d’un « grand hor­loger » qui veut que tout soit là pour une rai­son, que les vivants soient des rouages plus que des indi­vidus – et ain­si met­tre en lumière tout ce qui échappe à cette logique de l’immuabilité.

C’est ain­si qu’on apprend, par exem­ple, que la paléon­tolo­gie a fait dérailler le créa­tion­nisme : on retrou­ve des fos­siles, ce qui sig­ni­fie que des espèces ont dis­paru et que l’éminente bon­té de Dieu ne garan­tit donc pas la per­ma­nence de ceux dont il serait le créa­teur. On apprend que les chiens sont les alliés diplo­ma­tiques de Dar­win dans son opéra­tion « pilule amère » : con­stru­ire de la ressem­blance entre les humains et les autres ani­maux. Ou encore que les zoos décul­turent les ani­maux (J. Har­rod) en ne leur four­nissant pas un envi­ron­nement prop­ice à l’épanouissement de leur vie sociale, résul­tant en des com­porte­ments « con­tre-nature » (qui ren­dent, par la même, caduque la voca­tion soi-dis­ant péd­a­gogique de ces lieux) : inca­pables de com­mu­ni­quer, les ani­maux per­dent leurs rit­uels. On apprend surtout que la nature fait con­stam­ment men­tir la « morale bour­geoise de l’évolution » en étant excen­trique, exubérante et non pas fidèle à un principe pre­mier de sobriété et d’économie. Elle remet en cause les con­struc­tions sur lesquelles sont basées les gen­res, ques­tionne la notion de « pro­grès » qui se terre dans l’idée d’ « évo­lu­tion » à laque­lle Dar­win préférait déjà la for­mule « d’ascendance avec mod­i­fi­ca­tion ».

L’inversion de l’histoire est intéres­sante, ne fût-ce que parce qu’elle déjoue habile­ment notre incor­ri­gi­ble ten­dance à nous [les humains] accorder toutes les ini­tia­tives et l’exclusivité de la maîtrise de l’action.

Despret déplie en par­ti­c­uli­er le principe d’exap­ta­tion et celui de coévo­lu­tion. L’un demande de penser en ter­mes d’usages plutôt que d’utilité, l’autre replace au cœur de l’évolution les rap­ports soci­aux et la capac­ité des ani­maux à for­muler des choix, à man­i­fester des goûts per­son­nels dont résul­tent la péren­ni­sa­tion de cer­tains traits biologiques – l’évolution comme réponse à une expéri­ence pro­fondé­ment sociale, esthé­tique, sen­si­ble. « La beauté en elle-même pour­rait jouer un rôle dans l’évolution ». Car les ani­maux ne sont pas seule­ment mus par la com­péti­tion : ils ont d’autres intérêts que la survie pure, ils ont une vie sociale, des préférences, une capac­ité à agir – qu’ils exer­cent jusqu’à leur génome.

Repenser les rela­tions requiert aus­si un change­ment ter­mi­nologique : à la lumière de décou­vertes sci­en­tifiques essen­tielles qui émail­lent, ces dernières années, les champs de la biolo­gie et de l’éthologie, nom­breux sont désor­mais les chercheurs et chercheuses qui préfèrent, à « par­a­sitisme », le terme « mutu­al­isme ». Il s’agit de chang­er de par­a­digme en changeant de lan­gage, tel que le fait le chercheur Stephen Jay Gould en réfu­tant l’utilisation du champ séman­tique de la guerre, de la con­quête, pour par­ler des inter­ac­tions ani­males ; un proces­sus com­pa­ra­ble à celui mis en place par l’autrice Ursu­la K. Le Guin dans l’article inti­t­ulé La théorie de la fic­tion-panier, dans lequel elle développe la très belle idée que le pre­mier out­il n’était pas une arme, mais un con­tenant.

Dieu, Dar­win, tout et n’importe quoi trans­met avec lim­pid­ité et humour une per­spec­tive désir­able sur la manière dont nous appréhen­dons les modes d’existences des autres ani­maux, tant au niveau de la recherche que du quo­ti­di­en. Il faut, pour cela, chercher du côté de la fragilité, des liens, de la beauté, et des énigmes qui don­nent à penser.

Louise Van Bra­bant

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