En court et noir

Patrick DELPERDANGE, Un par­fum d’innocence, In8, coll. « Polaroïd », 2024, 80 p., 8,90 €, ISBN : 978–2‑36224–150‑5

delperdange un parfum d'innocenceOn avait lu (et appré­cié) le pas­sage du romanci­er Patrick Delper­dan­ge au for­mat court de la nou­velle avec son recueil Les corps sen­si­bles. C’est avec une novel­la inti­t­ulée Un par­fum d’innocence qu’il revient en cette ren­trée lit­téraire.

Arthur sort de prison. Lor­raine, sa sœur, va le chercher et l’embarque dans la voiture qu’elle a emprun­tée à une amie pour l’occasion. Lors d’une banale halte pour pren­dre un verre dans une sta­tion-ser­vice – la chaleur est acca­blante – Arthur ne peut s’empêcher de vol­er dans la caisse. Pris sur le fait, il blesse l’employé pour pou­voir s’évader. Ce qui aurait pu être des retrou­vailles ten­dres entre le frère et la sœur se mue en une ten­ta­tive de fuite dés­espérée.

On sait, depuis Thel­ma et Louise au moins, que pareil démar­rage con­duira inévitable­ment les per­son­nages à un engrenage de fâcheuses déci­sions, de mau­vais­es ren­con­tres, de gros dél­its des­tinés à cou­vrir de petits méfaits précé­dents – jusqu’au grand finale… Et cela ne manque pas pour le frère et la sœur, lui que son pas­sage par la prison a endur­ci, qua­si insen­si­bil­isé, et elle qui refuse d’abandonner ce frère qu’elle ne recon­nait plus vrai­ment.

L’histoire pour­rait sem­bler banale, elle se révèle pal­pi­tante. Grâce tout d’abord à la capac­ité de l’auteur à don­ner vie au décor – minable, désolant – dans lequel Arthur et Lor­raine vont s’engluer :

La nationale se mit à longer une bour­gade qu’on aperce­vait der­rière une palis­sade métallique sur laque­lle les jeunes du coin avaient tagué un mil­lion de sig­na­tures en gross­es let­tres mul­ti­col­ores. Lor­raine se deman­da ce que pou­vait être la vie dans le coin quand on avait quinze ans. Sans doute à se les pel­er en hiv­er autour d’un brasero, à fumer de l’herbe que les goss­es avaient fait pouss­er eux-mêmes dans un endroit dis­cret. Et puis l’été, à se baign­er dans la riv­ière qui devait pass­er par-là et à songer au moment où ils allaient enfin se tir­er de ce bled pour­ri.

Patrick Delper­dan­ge donne chair aux per­son­nages de la sœur et du frère, notam­ment par des flash­backs qui nous rep­lon­gent dans leur enfance com­mune, au temps heureux où ils vivaient chez leur grand-mère. Le sou­venir sur­git sou­vent de l’emploi de mots désuets, héritages du par­ler de Mamy­lou. Le fil nar­ratif est alors comme sus­pendu, s’ac­cor­dant une pause mi-nos­tal­gique, mi-humoris­tique, avant de repren­dre ses droits et de pouss­er Arthur et Lor­raine vers leur des­tin.  

Fic­tion courte, Un par­fum d’innocence trou­ve dans sa brièveté même une effi­cac­ité red­outable. Et prou­ve, s’il est besoin, que style et lit­téra­ture noire ne sont pas antin­o­miques.

Nau­si­caa Dewez

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