Il y a cent ans paraissait Toi qui pâlis au nom de Vancouver, sans doute l’un des plus célèbres recueils de poésie de Marcel Thiry.
L’auteur liégeois y évoquait un long voyage, celui qu’il fit en 1915, lorsqu’il s’engagea dans le corps expéditionnaire belge des autos-canons, rejoignant alors son frère, Oscar, en Russie.
Extrait de Toi qui pâlis au nom de Vancouver chanté par Julos Beaucarne
Une exposition
À l’occasion de ce centenaire, une exposition organisée par l’ARULg — « Toi qui voyages avec Marcel Thiry. De l’aventure à la littérature. De Kiev… à Vancouver ? » — s’est tenue à la salle de l’Émulation à Liège (du 25/09 au 19/10). Elle rassemblait objets, carnets, lettres et manuscrits en lien avec cette expédition, mais aussi photos et cartes retraçant l’itinéraire parcouru et accompagnées de citations du recueil.
Un colloque
Le voyage avec Marcel Thiry en cité ardente ne s’est pas arrêté à cela puisque le 16 octobre, jour d’ouverture de la Fureur de lire 2024, se tenait un colloque intitulé « Marcel Thiry, passeur de frontières », à l’Université de Liège.
Avant de céder la parole aux différents intervenants, Daniel Charneux, co-organisateur de ce « festival » avec Louis Gemenne, a évoqué le souvenir ému de l’étudiant qu’il était lorsqu’en 1974, Marcel Thiry donnait une conférence dans ce même lieu en l’honneur de Robert Vivier.
Inaugurant cette après-midi d’études, Marc Quaghebeur se penche sur une œuvre parue presque quarante ans après Toi qui pâlis au nom de Vancouver, Voie lactée. Il souligne l’importance de l’œuvre en prose de Marcel Thiry et la singularité du fantastique de l’écrivain belge. La guerre, comme inscription fondamentale dans le réel, ainsi que le souvenir de la rencontre de la femme aimée font partie intégrante de Voie lactée. Et Marc Quaghebeur de terminer avec cette citation : « le souvenir de toi-même est plus important que toi-même. »
Second intervenant, Pierre Halen revient sur la correspondance entre Marcel Thiry et Paul Dresse et s’intéresse à ce qui a forgé les affinités de ces contemporains aux passions littéraires communes. Mais ce sont surtout leurs nombreuses sources de conflits, parmi lesquelles les dissensions politiques, qui retiennent son attention. La dispute entre le pragmatique liégeois tourné vers l’avenir et le catholique conservateur spadois sera féconde, rappelle-t-il, chacun écrivant un livre sur — ou plutôt contre — l’autre.
Ouvrant la deuxième partie du séminaire, Gérald Purnelle choisit de se consacrer exclusivement à la poésie de Marcel Thiry, et plus particulièrement à trois œuvres : Toi qui pâlis au nom de Vancouver, Plongeantes proues et L’enfant prodigue. Il y relève des traits majeurs et récurrents comme la nostalgie des voyages et le désir des femmes perdues, mais note une évolution vers des thèmes plus scientifiques ou sociaux. Bien que classique, rappelle-t-il, sa poésie s’inscrit dans le mouvement de renouveau de l’après Première Guerre mondiale. Marcel Thiry fait partie de la même génération que Georges Linze, Franz Hellens et Géo Norge, mais conserve l’esprit fin de siècle de Paul Neuhuys et se rattache au symbolisme comme Odilon-Jean Périer.
Enfin, c’est le positionnement politique de Marcel Thiry, militant wallon et francophile, qui fait l’objet de la communication de l’historienne Catherine Lanneau. Défenseur de la culture française face à « la double menace germanique », l’écrivain belge prône l’union à la France par « communauté d’intérêt ». Après la Seconde Guerre mondiale, il évoque la « tradition ethnique des liégeois et leur personnalité française ». En 1968, il fonde le « Rassemblement wallon ». Le poète militant cherche alors à conjuguer l’autonomie wallonne et l’appartenance de la Wallonie à un ensemble plus vaste dont la France est le centre.
En clôture de cette riche demi-journée, Françoise Lempereur explique la naissance du projet qui donnera lieu à un film documentaire Soldats belges dans l’armée du Tsar, réalisé trente-deux ans après l’interview du dernier survivant du corps belge des autos-canons. Mêlant images d’archives et interviews récentes où se succèdent la fille de Marcel Thiry ainsi que des enfants et petits-enfants de soldats, ce documentaire laisse voir ce qu’était la boue décrite par le poète dont on entendra les mots lus en voix-off pendant une partie du film.
Une plaquette
Les participants au colloque ont pu découvrir la plaquette de la Fureur de lire, Traversées, comportant un florilège de textes de Marcel Thiry, issus de l’anthologie réalisée par Jean-Pierre Bertrand et Karel Logist et publiée dans la collection Espace Nord en 2000. La plaquette est disponible sur simple demande à fureurdelire@cfwb.be et est assortie d’un carnet pédagogique (à paraitre).
Laura Delaye
Traversées
Plus d’information
- Marcel Thiry, le poseur de rails (Le Carnet et les Instants n°98, 1997)
- Oscar et Marcel font le tour du monde (Le Carnet et les Instants n°129, 2003)
- Marcel Thiry, une poétique dans la guerre? (Le Carnet et les Instants n°191, 2016)

