Anna Safiatou TOURE, Herbier du département congolais des Serres royales de Laeken, CFC, 2024, 64 p., 16 €, ISBN : 9782875721044
Au départ, un fait historique : les plantes ramenées du Congo par les colons, pour agrémenter de leurs couleurs et leurs textures les Serres royales de Laeken, n’ont pas survécu au climat belge. Un siècle plus tard, une artiste franco-malienne s’empare du récit pour le tordre, en extraire la sève restée vivace – en dormance – sous l’écorce momifiée du réel.
Herbier du département congolais des Serres royales de Laeken est le troisième opus de la série non-couché (branche de la collection L’impatient) des éditions CFC qui présente, en partenariat avec l’ISELP (Institut Supérieur pour l’Étude du Langage Plastique), des premiers livres d’artistes. « Un ancrage dans le présent, dans l’impatience d’un futur ». Artiste pluridisciplinaire, Anna Safiatou Touré joue de cette porosité temporelle pour explorer ce qui aurait pu être à travers des images troublantes, dont on ne peut déterminer avec certitude le degré d’artificialité.
Huit plantes inventées pour un herbier atemporel, fantastique ou fantasmé : Ndeke, Motema, Nzínga, Monsisá, Msúki, Kitoko, Misili et Mísáto proviennent de noms lingala dont la traduction française réfère aux oiseaux, à un cœur, des vaisseaux sanguins ou de petites branches, un cheveu ou encore la beauté. Chacune des plantes est accompagnée d’une microfiction retraçant brièvement son histoire et d’une description botanique précise, jargonneuse comme il se doit.
Limbe elliptique à oblong, 100,8 – 100,7 x 53,9 – 53,9 cm, vert pailleté sur le dessus, vert pailleté argenté à doré avec de nombreux points translucides sur le dessous. Base aiguë ; sommet acuminé.
Entre les végétaux, on se promène dans l’inquiétante étrangeté des serres vides, de nuit, illuminées d’une pleine lune invisible. Les plans se succèdent pour rapprocher l’observatrice ou l’observateur des quelques hypothétiques rescapées du colonialisme, comme un voleur s’approcherait avec autant d’avidité que de déférence du précieux objet convoité. Le livre d’Anna Safiatou Touré est ce qu’on pourrait appeler un exercice de fiction réparatrice, pour reprendre la formule de la chercheuse Émilie Notéris : établir un lieu où se rejoignent l’imaginaire et le réel, l’Histoire et le récit, où se superposent le visible et l’invisible, s’entremêle le poétique au politique.
Nous ne connaissons pas le parcours de cette plante qui n’existe malheureusement plus sur son continent d’origine.
L’Herbier est une forme de réécriture de l’histoire à travers l’art, l’exploration de pistes possibles pour laisser entendre les récits migratoires sous une autre tonalité. Si le déracinement pose des problèmes qui sont abordés entre les lignes (coupés de leurs écologies d’origine, les organismes évoluent en solitaire dans un environnement étranger, voire factice), l’objet inventé de toutes pièces par Anna Safiatou Touré permet aux immigrés (in)volontaires de transporter avec eux un peu de la terre qui les a vus naître – migrer en emportant ses racines, s’entourer de quelques branches d’un récit originel pour consolider son nid.
Louise Van Brabant