« La parole est au témoin »

Sophie PIRSON, Qua­tre saisons plus une, Arbre à paroles, coll. « iF », 2024, 18 €, ISBN : 9782874067518

pirson quatre saisons plus uneDurant les saisons qu’a duré le procès des atten­tats de Brux­elles, Sophie Pir­son tient un car­net de bord. Qua­tre saisons plus une offre une immer­sion poé­tique dans le procès des attaques ter­ror­istes de Brux­elles et parait aujourd’hui aux édi­tions L’Arbre à Paroles, dans leur col­lec­tion « iF » dirigée par Antoine Wauters. L’autrice, à la suite de ce jour funeste du 22 mars 2016, y avait déjà con­sacré deux réc­its Le print­emps c’é­tait hier (Indekeuken édi­tions, 2018) – lequel clôt la présente édi­tion – et Cou­vrez les biens, il fait froid dehors… (Édi­tions du Cerisi­er, 2021).

En approchant la date du procès des atten­tats de Brux­elles, j’imagine que dans ce lieu de jus­tice, des mots comme par­don­ner, abolir, amnisti­er, effac­er, excuser, graci­er, oubli­er, réha­biliter, répar­er… réson­neront par­ti­c­ulière­ment. L’idée d’ouvrir cette ques­tion en me frayant un chemin dans les couloirs, entre les salles d’attente, les paus­es cig­a­rette, la machine à café pour don­ner place aux sons des couliss­es de la salle d’audience s’impose. Jour après jour, mois après mois, il me fau­dra être atten­tive aux bruisse­ments de paroles urgentes, aux mots échangés à bas bruit, mais aus­si à ten­dre l’oreille au silence pour écouter ce qui ne se dit pas.

Durant un cycle débor­dant, une révo­lu­tion et plus, l’autrice bor­de le con­cept de par­don, le jauge, le déploie et le sonde au prisme d’un 22 mars qui se racon­te, dans des expéri­ences indi­vidu­elles qui ancrent – encrent – l’Histoire.

Depuis le 22 mars 2016, une page du réc­it col­lec­tif s’est déchirée. Pour la rapiécer, il me fau­dra inven­ter des points de reprise. J’aime racon­ter qu’une amie brode de jolis dessins pour cam­ou­fler une tache ou un trou sur un tis­su. Elle affirme la déchirure et la recou­vre de beauté.

Après les scènes d’horreur de Zaven­tem et du métro Mael­beek, vient le temps de la jus­tice. Dans un lieu « où l’on doit devin­er les couleurs du ciel [et où] rien ne nous per­met de suiv­re le cycle des saisons », au rythme de la son­ner­ie tyran­nique annonçant les audi­ences, dans ce monde clos, dans ce bâti­ment de béton appelé Justi­tia, au défer­lement de la vio­lence répon­dent alors les témoignages, les plaidoiries, les réc­its de cha­cun ; durant huit mois.

Étrange­ment, dans ce lieu éloigné de tout, on a l’impression d’être dans l’immensité du monde. Il est impos­si­ble de ne pas approcher ce qui fait notre con­di­tion d’humain avec tout ce qu’elle com­prend comme sauvagerie, ten­dress­es, soli­tudes, vengeances, com­préhen­sions, courages, divi­sions, blessures, révoltes, ami­tiés, rejets, com­mu­nions, vul­néra­bil­ités, hontes, priv­ilèges, empathies, pas­sions, peurs, humours, lim­ites, amours, iné­gal­ités, sol­i­dar­ités. Dans le con­cen­tré de l’existence, la focale est mise sur nos parts obscures, mais révèle aus­si une part impor­tante de notre human­ité.

Les voix sont mul­ti­ples dans les couliss­es du procès – dessi­na­teur d’audience, avo­cat des accusés, débu­tant juré d’assises, pro­fesseurs, vic­times, représen­tant de groupe de parole ou d’association d’aide aux vic­times, appren­ti de la ter­mi­nolo­gie du droit belge, assis­tante de jus­tice, témoins, gar­di­ens, par­ents, etc. –, des expres­sions de l’intime qui, au détour d’un café, dans une can­tine sans fenêtre, une salle de presse ou au côté de plantes arti­fi­cielles, don­nent corps à une véri­ta­ble comédie humaine. Du vivant aux pris­es avec le réel métabolisé par une plume au plus près du monde, une œuvre qui ne tait ni les doutes ni la colère et livre une page de l’Histoire à hau­teur humaine.

Sarah Bearelle

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