Un roman échiquéen

Un coup de cœur du Car­net

Maxime LAMIROY, Deux sœurs, Pré­face de Luc Del­lisse, Lamiroy, 2024, 192 p., 20 €, ISBN : 978–2‑87595–954‑6 

lamiroy deux soeursRoman éblouis­sant qui prend place au sein d’un pro­jet ambitieux, d’une œuvre totale inti­t­ulée La défense NabokovDeux sœurs s’offre comme un ver­tige fic­tion­nel qui prend à bras-le-corps le geste créa­teur, les ques­tions du génie, de l’inexorable avancée du temps. L’émotion à la lec­ture de ce chef‑d’œuvre posthume est hyper­bolique, Maxime Lamiroy étant mort cette année à l’âge de trente-deux ans. Autour de deux sœurs — Katia la sculp­trice et Ele­na, roman­cière de sa pro­pre vie —, gravite une tribu de per­son­nages, un éphèbe-muse qui pose pour Katia, le mari de celle-ci qui fait songer à un Vladimir Nabokov ayant renon­cé à écrire, Ismaël habité par la mélan­col­ie, l’oncle styl­iste. Dans ce texte, courent aus­si les ombres de la lit­téra­ture russe, l’âme d’une Russie empêtrée dans les ten­sions entre son présent et son passé.

Les trois sœurs de Tchekhov ne sont plus que deux. L’érudition, la vir­tu­osité dans la con­struc­tion romanesque s’allient à un imag­i­naire en roue libre, au creuse­ment du roman comme espace méta­physique. Si un jeu com­plexe d’échos relie La défense Lou­jine de Nabokov et La défense Nabokov dont Deux sœurs forme l’ombilic, on songe aus­si à Hen­ry James, à Un motif dans le tapis au niveau de la mise en scène du secret face auquel les per­son­nages et les lecteurs se tien­nent. Dans ce réc­it qui inter­roge la volon­té, l’instant où tout peut se jouer, qui aus­culte le sabli­er du temps, deux options se dessi­nent face au secret : s’entêter à le percer ou le laiss­er à son opac­ité. Avec une maes­tria qui n’exclut pas l’humour, Maxime Lamiroy nous met, nous lecteurs, face à ce choix : ten­ter de com­pren­dre le secret du secret qu’il narre au fil d’une mise en abyme ou ne pas forcer sa teneur.

Comme l’écrit Luc Del­lisse dans sa très belle pré­face, Maxime Lamiroy campe « une intrigue réal­iste bor­dée d’ombres fan­tas­tiques », évoque « une nos­tal­gie de l’Éden. » Étour­dis­sant tant il clô­ture de façon implaca­ble une par­tie romanesque conçue comme une par­tie d’échecs, le finale couronne une réflex­ion sur les enjeux de la créa­tion qui se tient dans le sil­lage de Her­mann Hesse, de Thomas Mann. Le geste para­cri­tique, la réflex­ion méta­textuelle sur le «  qu’est-ce qu’écrire ? » ne survi­en­nent pas dans une dimen­sion de sur­plomb mais tra­vail­lent de l’intérieur ce roman qui, dres­sant une scène mémorielle, brasse les mémoires indi­vidu­elles et les trau­ma­tismes col­lec­tifs. Seule l’une des sœurs, Katia, sait qu’elles n’ont droit qu’à trois semaines, que le dernier jour arrive, que le gong de la fin de par­tie va reten­tir. Vingt-et-un jours d’existence « dans leur tem­po­ral­ité, pas dans celle de là-bas, car le temps là-bas est tou­jours dan­gereux, tou­jours con­spir­ant con­tre leur tem­po­ral­ité. »

Le roman sem­ble se tenir tout entier sous les vers d’un qua­train du poème « L’horloge » de Baude­laire : « Sou­viens-toi que le Temps est un joueur avide / Qui gagne sans trich­er, à tout coup ! c’est la loi. / Le jour décroît ; la nuit aug­mente, sou­viens-toi ! / Le gouf­fre a tou­jours soif ; la clep­sy­dre se vide. » La créa­tion déjoue-t-elle cette avancée inex­orable vers le gouf­fre ? L’artiste est-il le joueur qui parie pour l’éternité de l’instant, qui grimpe dans la nacelle de l’éternel retour de Niet­zsche, un philosophe con­vo­qué par Maxime Lamiroy ? Noue-t-il un pacte faustien (et à quel prix ?), fran­chissant les lim­ites, trans­gres­sant les con­stantes cos­mologiques,  la loi de l’irréversibilité de Chronos ?

Les deux sœurs ont accom­pli un mir­a­cle. Dans la scène précé­dente, Ele­na feuil­lette les livres et Katia doit pré­par­er le thé. L’enchaînement est inéluctable, la suc­ces­sion des deux actions ne peut être rompue. Seul un être doté d’une force her­culéenne ou une per­son­ne ini­tiée aux rus­es d’Athéna pour­rait trou­ver le moyen de desser­rer le nœud nar­ratif très étroit. 

Avec Deux sœurs, Maxime Lamiroy accom­plit un mir­a­cle d’intelligence et de sen­si­bil­ité, délivre un réc­it-poupée russe, une fic­tion-gigogne qui fait vol­er en éclats les cou­tures du roman pour en faire l’outil d’un ques­tion­nement de ce que Mar­guerite Yource­nar appelle le labyrinthe du monde.  

Véronique Bergen