Un coup de cœur du Carnet
Michel LAMBERT, Quelle importance, Quadrature, 2024, 124 p., 18 € / ePub : 9,99 €, ISBN : 978–2‑931080–48‑1
À quelques mois d’intervalle, les éditions Weyrich et Quadrature ont réédité plusieurs des nouvelles de Michel Lambert qui a toujours manifesté un attrait puissant pour ce genre exigeant. L’occasion nous est ainsi donnée de (re)découvrir une œuvre d’une grande cohérence et de prendre conscience de son caractère intemporel car ces textes n’ont pris aucune ride.
Auteur de six romans et d’onze recueils de nouvelles originales, lauréat de plusieurs prix littéraires, Michel Lambert est également un ambassadeur du genre. En 1991, il a notamment créé avec le regretté Carlo Masoni le prix Renaissance de la nouvelle. Sous sa direction, celui-ci bénéficiait d’un jury franco-belge constitué de pointures du genre comme Georges-Olivier Châteaureynaud, Alain Absire, Dominique Rolin, Jean Claude Bologne et bien d’autres.
Fin 2023, les éditions Weyrich ont sorti Sosies de l’amour, soit douze nouvelles comme autant de jalons de son parcours. Son premier recueil et livre, De très petites fêlures (L’Âge d’Homme, 1997) a, lui, été réédité dans la collection patrimoniale Espace Nord en 2010. Cette fois, ce sont les éditions Quadrature qui s’intéressent au travail de nouvelliste de Michel Lambert. Une maison belge qui publie uniquement des nouvelles et cela depuis vingt ans. Ce recueil, Quelle importance, couvre trente ans d’écriture. Ce qui apparaît à la (re)lecture des dix nouvelles reprises ici, ce sont les lignes de force qui traversent l’œuvre d’un écrivain resté fidèle à lui-même et à son univers, ainsi qu’à son écriture, loin des modes du moment.
La première constante, le personnage. La quasi-totalité des nouvelles sont portées par la voix d’un narrateur masculin, qui s’exprime souvent en ‘Je’. Il porte une souffrance dont il est inconsolable. Souffrance dont il est le premier responsable. Confronté à un sentiment de culpabilité, il erre en quête du pardon de l’un(e) ou de l’autre, voire d’un brin de consolation. Tout cela est ténu, tient souvent à un rien : un geste esquissé, un regard, une touche d’humour désabusée, une phrase. Mais si ces personnages partagent une destinée commune, ils sont aussi tous très différents, par leur statut, leur histoire, leurs rêves avortés. C’est tantôt un père honteux des phrases assassines adressées à son fils, un frère pris dans une fratrie éclatée, un mari « excessif en tout » et « jaloux obsessionnel », un homme qui renie son plus vieil ami dans la dèche, etc. Il se dégage de ces figures une grande solitude face aux accidents de la vie : les peines de cœur, les deuils, les trahisons, les infirmités, la maladie, l’injustice, la relégation, la finitude, etc. Tant de choses qui nous menacent et qui, autre constante de ces nouvelles, sèment la peur chez les concernés, « une vraie saleté de trouille qui s’insinuait partout ». Car ces fêlures ne sont guère réparables et il faut se contenter de bien faibles consolations, néanmoins préférables au désespoir absolu. Il s’y loge des miettes d’humanité, souvent entre des individus qui, peu ou prou, se reconnaissent. Au final, Quelle importance, le titre du recueil et de la dernière nouvelle, résume bien l’ensemble, à savoir que les humains sont « vraiment peu de chose », semblables à des flocons de neige, aussi fragiles qu’eux.
On ne s’étonnera pas que le passé joue un rôle déterminant dans leur vie. S’y ente le secret de leur existence, voire le mystère d’où partent leurs déambulations. Mais ne vous attendez pas à trouver chez Michel Lambert de grandes déclarations ou envolées. Les récits passent davantage par les tempéraments et émotions, plus que les faits qui sont, eux, suggérés. Tout est à lire entre les lignes, dans un dévoilement progressif et jamais absolu. Ces abîmes, ces secrets, ces émotions passent par une écriture d’une concision ciselée, avec des images fortes, ramassées et des dialogues au cordeau. Ou par des descriptions comme celles des ciels, tels des tableaux, qui sont comme le miroir d’un trajet intérieur.
De sorte que les textes de Michel Lambert peuvent être qualifiés de nouvelles de l’instant, comme il les qualifie dans l’entretien accordé à Christian Libens sur ce « drôle de genre » à la fin de Sosies de l’amour. Elles tournent autour d’un personnage saisi à un moment de son existence, un moment d’une grande densité émotionnelle qui l’éclaire d’une lumière particulière avec une fin ouverte.
Michel Torrekens
Plus d’information
- Michel Lambert : l’art de croquer les grands blessés de la vie (Le Carnet et les Instants n°186, 2015)