Un chemin de croix à la croisée des chemins

Joseph DEWEZ, Dji n’ sé sofler, CROMBEL, coll. « MicRo­ma­nia », n° 41, 2024, 13 €, 94 p., ISBN : 978–2‑931107–11‑9

dewez dji n sé soflerAprès son fameux Èvôye, Abrâm, paru en 2022 aux édi­tions Tétras Lyre, le prési­dent des Rèlîs Namur­wès remet le cou­vert avec une nou­velle œuvre tout aus­si orig­i­nale et saluée que la précé­dente. Cette fois, Joseph Dewez retrace en vers wal­lons et avec ses mots cha­cune des dernières étapes de la vie du Christ.

Bien loin d’une œuvre stricte­ment nar­ra­tive ou théologique, bien loin aus­si d’une sim­ple trans­po­si­tion du lan­gage français (ou latin voire grec) vers le lan­gage wal­lon, c’est une réin­ter­pré­ta­tion de faits bien con­nus qui nous est pro­posée ici. Cha­cune des sta­tions est l’occasion d’un ques­tion­nement, d’une réflex­ion. Bien sûr, l’intrigue est con­nue, l’auteur ne fait d’ailleurs que rap­pel­er som­maire­ment les faits. Et cela nous per­met alors de nous attach­er avec lui aux émo­tions que ces faits sus­ci­tent chez cha­cun des per­son­nages bibliques : la pau­vre Marie, qui se décom­pose de voir son fils en route vers une mort cer­taine, Simon de Cyrène, qui, par son côp di spale (lit­térale­ment son coup d’épaule, c’est-à-dire son coup de main) soulage un instant le cal­vaire à endur­er, Véronique, qui, mal­gré le dan­ger, brave les sol­dats pour venir essuy­er le vis­age du Christ et lui témoign­er toute son affec­tion, et la masse informe des sol­dats, floue mais omniprésente, qui rit, qui se moque et qui con­spue.

L’inspiration de l’auteur ne s’arrête pas au Nou­veau Tes­ta­ment car, mal­heureuse­ment, la vio­lence de l’homme envers son prochain est uni­verselle. Comme le dit Joseph Dewez, dans son avant-pro­pos, il est égale­ment allé puis­er à la source de Vas­sili Gross­man, romanci­er russe, et de son évo­ca­tion de la guerre rus­so-alle­mande de 1941–1945 dans Vie et des­tin. Il s’inspire égale­ment de Munch et son célèbre tableau Le Cri, puis enfin, il fait écho à l’actualité la plus con­tem­po­raine, comme le prou­ve le titre Dji n’ sé sofler, tra­duc­tion presque lit­térale des derniers mots pronon­cés par George Floyd, noir améri­cain étouf­fé sous le genou d’un polici­er à Min­neapo­lis en mai 2020, dont la mort a été mise en lumière par le mou­ve­ment Black lives mat­ter. Dans l’extrait ci-après, la com­para­i­son est explicite :

Jésus n’ sét pus ote, tot maflé qu’il èst,
i toûr­bîye èt si stinde al têre

Si visad­je vint pok­er l’ pavéye,
’l èst là, dins s’ song,
stau­ré tot long,

li crwès qui pèse come on mwaîs gng­no
su s’ tinre anète

« Dji n’ sé sofler »

saye-t‑i d’ criyî…

Lès djins rîyenut èt s’ foute di li

[Jésus est exténué, tout essou­flé, / pris de ver­tige, il tombe par terre // Son vis­age vient heurter les pavés, / il est là, dans son sang, / éten­du de tout son long, // La croix pèse come un genou méchant / sur sa nuque frag­ile // « Je ne peux plus respir­er » // tente-t-il de crier… // Les gens rient et se moquent de lui.]

Et s’il nous mène du Gol­go­tha à Min­neapo­lis, en pas­sant par Stal­in­grad ou le fjord d’Oslo, c’est au cœur de l’église de Wierde qu’est né et a gran­di ce texte. En effet, la source d’inspiration pre­mière n’est autre que l’œuvre du sculp­teur Jean Willame : ce dernier, en 1975, avait réal­isé le chemin de croix en gran­it que l’on peut encore y admir­er. La rela­tion se des­sine dès l’abord du texte :

Rot­er su lès nwârs pavès
come on rote su dès visad­jes,
èt l’s‑ètinde si buk­er
èt bwêr­ler
èt chuch­e­lot­er
ç’ qui Jésus a gravé d’dins :

« Bon Diè, poqwè m’avoz lèyî tchaîr ? Poqwè ? Poqwè ? […] »

[Marcher sur les pavés noirs / comme on marche sur des vis­ages, / et les enten­dre se heurter / et hurler / et mur­mur­er / ce que Jésus a tail­lé dedans : // « Bon Dieu, pourquoi m’as-tu lais­sé tomber ? Pourquoi ? Pourquoi ? »]

Le sculp­teur, dans ses pavés, avait sim­pli­fié le sujet à l’extrême, ébauchant les per­son­nages prin­ci­paux mais s’intéressant surtout à leurs atti­tudes. En regar­dant ces sculp­tures, on con­state rapi­de­ment que les textes écrits par Joseph Dewez en sont la juste tran­scrip­tion en mots. La langue wal­lonne qu’il emploie, elle aus­si, est sim­ple et presque brute, ce qui la rend encore plus forte.

Il reste encore à ajouter que l’œuvre s’est offert une troisième voie artis­tique : celle de la musique. Nico­las Pater­notte, inspiré par les sculp­tures et les textes, a imag­iné une œuvre pour quatuor à cordes, qui s’accorde par­faite­ment aux émo­tions tra­ver­sées. Cette musique mul­ti­plie les sen­ti­ments : tan­tôt sen­si­ble, tan­tôt col­orée, tan­tôt théâ­trale, elle offre une dimen­sion sup­plé­men­taire aux dif­férentes ver­sions évo­quées ci-avant.

Notons enfin que le recueil a obtenu, en 2023, le prix Émile Lem­pereur, prix lit­téraire de la Ville de Châtelet, sous un titre légère­ment dif­férent : Dji n’ pou sofler.

Bap­tiste Frank­inet

Les tra­duc­tions offertes ici sont les adap­ta­tions lit­téraires de l’auteur.

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