Parcours translingues 3 : Jan Baetens

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On les appelle translingues, ces auteurs et autri­ces qui édi­fient leur œuvre lit­téraire dans une langue sec­onde. Sorte de prouesse, pra­tique sin­gulière (mais finale­ment assez répan­due dans la lit­téra­ture mon­di­ale), objet d’étude, le translin­guisme inter­roge nos cer­ti­tudes lit­téraires et lin­guis­tiques.

Le Car­net et les Instants n°222 (jan­vi­er 2025) con­tient un dossier sur le translin­guisme dans la lit­téra­ture belge. Nous vous pro­posons à présent de mieux décou­vrir les par­cours de quelques autri­ces et auteurs qui y sont men­tion­nés.

Lire aus­si : Une langue à soi : par­cours translingues (Le Car­net et les Instants n°222)

Aujourd’hui : ren­con­tre avec Jan Baetens.

Jan Baetens : l’écriture à contrainte

Jan Baetens

Jan Baetens

Né en 1957 à Sint-Niklaas, Jan Baetens est écrivain et uni­ver­si­taire. Son ample bib­li­ogra­phie, où la poésie voi­sine avec les essais, mon­tre aus­si l’intérêt de l’auteur pour des gen­res minorés comme le roman-pho­to ou la nov­el­li­sa­tion. Son œuvre lit­téraire, écrite exclu­sive­ment en français, lui a valu une impor­tante recon­nais­sance, avec notam­ment le prix tri­en­nal de poésie de la Com­mu­nauté française en 2008, le grand prix de l’essai 2022 de l’Académie royale de langue et de lit­téra­ture français­es, ou plus récem­ment le prix Mau­rice Carême. Ayant gran­di en Flan­dre où il a été sco­lar­isé en néer­landais, il racon­te un par­cours où le choix d’écrire en français a été « naturel ». 

Le Car­net et les Instants : Pourquoi avoir choisi d’écrire en français ?
Jan Baetens : Écrire en français n’est pas pour moi une ques­tion exis­ten­tielle, ça s’est fait très naturelle­ment. Ça a sans doute à voir avec mon âge. J’ai gran­di à Sint-Niklaas, dans la grande ban­lieue d’Anvers. Il n’y avait là aucun rejet de la langue française, et cer­taine­ment pas de la cul­ture française. Quand je suis né, le pays était encore, en tout cas du côté néer­lan­do­phone, large­ment bilingue. Autour de moi, on par­lait français, dans ma famille on regar­dait le jour­nal à la RTBF. Mes par­ents étaient abon­nés à Paris Match et étaient des incon­di­tion­nels de Jacques Brel, ce que je n’ai d’ailleurs jamais com­pris, moi qui suis plutôt Brassens. Ils n’étaient pour­tant pas du tout des intel­lectuels : je suis le pre­mier de la famille à avoir fait des études supérieures. Ma mère, qui a dû tra­vailler à l’usine à 14 ans, par­lait assez bien le français. On s’imprégnait comme naturelle­ment, sans le vouloir. Je ne me sou­viens pas, par­mi les gens de ma généra­tion, de per­son­nes qui reje­taient le français. On pou­vait par­faite­ment être flamin­gant et fran­cophile.
J’ai étudié la philolo­gie romane à Leu­ven et je me suis tou­jours sen­ti beau­coup plus proche de la lit­téra­ture française que de la lit­téra­ture en langue néer­landaise. Ça tient en par­tie au fait que vers 16 ans, j’ai eu un véri­ta­ble choc en décou­vrant l’œuvre de Faulkn­er. Je n’y ai absol­u­ment rien com­pris, mais j’ai bien vu qu’il y avait là bien plus que dans la lit­téra­ture pour jeunes adultes qu’on me fai­sait lire à l’école. Avant cela, je ne lisais que des BD et des polars, aucun livre sérieux. C’est à 16 ans que j’ai décou­vert la lit­téra­ture sérieuse. J’ai appris à lire avec le Nou­veau Roman, qui à l’époque était très à la mode, même si je ne com­pre­nais, là non plus, pas grand-chose. On trou­vait tous ces livres en français dans la bib­lio­thèque publique à Sint-Niklaas. Ce sont ces lec­tures qui m’ont décidé à étudi­er la philolo­gie romane. Tout le reste a suivi naturelle­ment.

Paul Valéry

Paul Valéry

Qu’entendez-vous par « naturelle­ment » ?
Mon choix du français n’a rien à voir avec les car­ac­téris­tiques de la langue elle-même : pour moi une langue est un out­il de com­mu­ni­ca­tion. Mais j’ai com­pris à un moment qu’on ne peut pas écrire sans con­trainte. Et le français, en tant que langue non mater­nelle, m’a beau­coup appris à ce sujet.
La con­trainte se situe à deux niveaux. Le pre­mier est un niveau formel, c’est le côté oulip­i­en pour lequel j’ai toute sym­pa­thie. Le deux­ième niveau est supérieur. Valéry définit ain­si le poète : « Qu’est-ce qu’un poète ? C’est celui qui ne trou­ve pas ses mots. Et comme il ne trou­ve pas ses mots, il est obligé de chercher, de con­tin­uer à réfléchir et en faisant un effort on trou­ve mieux. » C’est tout à fait la façon dont j’aborde mon choix du français. Choisir une langue non mater­nelle m’empêche de m’exprimer facile­ment, naturelle­ment. Lorsqu’on écrit spon­tané­ment, on n’écrit que des bêtis­es, en tout cas moi. S’il y a un écran, des écueils, on se met à réfléchir et on peut espér­er que le résul­tat sera meilleur que celui qu’on aurait obtenu en écrivant de façon naturelle ou spon­tanée. Et pour moi, le français, c’est ça. Pour­tant, en tant qu’outil d’écriture poé­tique, cette langue soulève de nom­breux prob­lèmes. Si on com­pare le français et l’anglais, le français n’a que des hand­i­caps. Valéry – j’aime beau­coup Valéry, je le cite sou­vent – dis­ait qu’entre deux mots, il faut choisir le moin­dre. Il pen­sait à l’alexandrin, qui ne dis­pose que de douze syl­labes. Quand on rem­plit l’alexandrin avec des mots longs, il ne sub­siste qua­si plus aucune ten­sion. En anglais au con­traire, la plu­part des mots sont mono­syl­labiques et il est assez facile d’écrire un poème ou un roman en n’utilisant que des mono­syl­labes. En français, c’est une prouesse. On voit qu’il y a quelque chose qui coince. L’anglais com­bine plus facile­ment le naturel et le sophis­tiqué. C’est très dif­fi­cile en français. Il suf­fit de voir com­ment on traduit le lan­gage par­lé d’un texte anglais vers le français. C’est soit arti­fi­ciel, soit vul­gaire. Ce sont là de véri­ta­bles écrans, des écueils, que j’essaie d’utiliser comme des trem­plins.

L’anglais aurait pu être cette langue autre qui vous impose des con­traintes, puisque ce n’est pas votre langue mater­nelle. Pourquoi n’avoir pas choisi l’anglais ?
Je ne fai­sais que bafouiller cette langue. Je l’utilise actuelle­ment comme chercheur. Mais à 20 ans, cette langue était vrai­ment étrangère pour moi et donc la ques­tion ne s’est pas posée. Mais elle se pose aujourd’hui pour la nou­velle généra­tion, à tel point qu’en tant que mem­bre de jurys de con­cours lit­téraires en Flan­dre, je con­state que les jeunes qui soumet­tent un texte écrivent une fois sur deux directe­ment en anglais. Je suis cer­tain que d’ici vingt ans, la lit­téra­ture néer­landaise n’existera plus. Il y aura encore des livres en néer­landais, mais les auteurs qui ont de l’ambition s’exprimeront en anglais. On le voit déjà dans le domaine du roman graphique, où les meilleurs auteurs fla­mands tra­vail­laient aupar­a­vant directe­ment pour le marché fran­coph­o­ne, et désor­mais pour le marché anglo­phone. Le néer­landais devien­dra une langue de tra­duc­tion. J’en fais le pari.
C’est une réal­ité quo­ti­di­enne en Flan­dre : si on veut percer, il faut pass­er à d’autres langues. Tant qu’on reste en Flan­dre, il n’y a pas moyen de vivre de son art. La danse fla­mande, elle, s’exporte bien, parce que c’est un art sans parole.

baetens pour une poésie du dimancheDans votre cas, écrire en français ne sem­ble pas motivé par cette néces­sité de s’exporter.
Je suis hos­tile à toute forme de pro­fes­sion­nal­i­sa­tion de l’écriture. Le fait de pass­er au statut d’écrivain pro­fes­sion­nel est sou­vent une cat­a­stro­phe en ter­mes de qual­ité. On ne peut pas être poète 24 heures par jour. Je m’en suis expliqué dans Pour une poésie du dimanche [Les Impres­sions nou­velles, 2009, ndlr], qui est une sorte d’histoire de la lit­téra­ture vue à tra­vers les métiers exer­cés par les poètes.
Je veux évidem­ment être lu. C’est aus­si la rai­son pour laque­lle j’utilise le français stan­dard. Je suis con­va­in­cu que les formes non con­ven­tion­nelles, notam­ment l’argot, le français des cités, vieil­lis­sent ter­ri­ble­ment vite. Les auteurs de la Série noire qui ont expéri­men­té dans les années 1950 sont devenus lit­térale­ment illis­i­bles.
J’ai réé­couté récem­ment une émis­sion avec Alain Rey. Il expli­quait que la chan­son française des années 1930, qui a ten­té d’inclure le lan­gage par­lé, emploie des mots qui pour la moitié sont devenus incom­préhen­si­bles. Moi, je ne voudrais pas que mon texte soit déjà vieil­li dans quelques années. Ce n’est pas chez moi que vous allez retrou­ver des ten­ta­tives de copi­er, de simuler le lan­gage des médias soci­aux. C’est déjà dépassé au moment où on le lit.

En français standard

Pensez-vous néan­moins que dans votre manière d’écrire, il y a un accent par­ti­c­uli­er du fait que vous êtes néer­lan­do­phone ?
Je n’en suis nulle­ment con­scient, ce serait à vous de me le dire.

Et vos édi­teurs, qu’en pensent-ils ?
Ils me dis­ent tou­jours que j’écris un français stan­dard, cor­rect. Je n’évite pas tou­jours les bel­gi­cismes, parce que je trou­ve que sep­tante est plus logique que soix­ante-dix. Per­son­ne ne m’a jamais fait remar­quer que mon style serait un style belge, et encore moins que ce serait le français d’un non fran­coph­o­ne. De ce point de vue-là, le français que j’utilise est une langue aus­si trans­par­ente que pos­si­ble et je le revendique sans aucune hési­ta­tion. C’est aus­si le français d’auteurs que j’admire. On n’arrête pas de copi­er ceux qu’on admire.

Vous définis­sez-vous comme un auteur fran­coph­o­ne, comme un auteur belge ?
Cer­taine­ment pas fla­mand, la ques­tion ne se pose même pas. Je me défini­rais comme belge plutôt que fran­coph­o­ne. Je sais que le sens d’un mot dépend de son antonyme et l’antonyme de fran­coph­o­ne est français, c’est-à-dire que fran­coph­o­ne désigne un Français de sec­ond choix.

Il y a une longue tra­di­tion d’auteurs fla­mands qui écrivent en français. Vous recon­nais­sez-vous dans cette fil­i­a­tion ?
Ce sont sou­vent des Fla­mands qui ne par­laient pas néer­landais, donc ce n’est pas com­pa­ra­ble. Je ne me sens aucune fil­i­a­tion avec eux. Ce n’est pas que je les rejette, mais c’est un autre monde.

Vos écrits lit­téraires sont-ils reçus en Flan­dre ?
Je n’ai pas de lecteurs en Flan­dre, à part quelques amis. Je n’existe pas là-bas. Et ça ne me gêne pas. Quand j’écris, je sais plus ou moins par qui je veux être lu et ce ne sont jamais des Fla­mands. J’habite Leu­ven, mais je n’ai pour ain­si dire pas de véri­ta­bles amis à Leu­ven. Non que je me sente exilé dans ma pro­pre région non plus.

Vous êtes-vous déjà essayé à l’auto-traduction ?
Je n’aime pas traduire. Je l’ai déjà fait de temps à autre parce que je suis obligé de le faire. Quant à l’auto-traduction, la seule idée me fait hor­reur. Non seule­ment je n’aime pas traduire, mais en plus l’auto-traduction reviendrait à gér­er une sorte de passé et je n’aime pas ça. Au moment où je suis en train de ter­min­er un livre, je suis déjà dans le suiv­ant.

Com­ment artic­ulez-vous écri­t­ure académique et écri­t­ure lit­téraire ?
baetens vivre sa vieJe n’ai qu’un seul cerveau et les deux hémis­phères com­mu­niquent. Je fais les deux en même temps. Je n’aurais pas pu écrire mon essai sur la nov­el­li­sa­tion [La nov­el­li­sa­tion, Les Impres­sions nou­velles, 2008, ndlr] si je n’avais pas nov­el­lisé Godard [Vivre sa vie, Les Impres­sions nou­velles, 2005, ndlr] et ma nov­el­li­sa­tion aurait été très dif­férente si je n’avais pas analysé la nov­el­li­sa­tion pour mon essai en même temps.
Aujourd’hui, je n’ai plus trop envie de con­tin­uer l’écriture académique, je pense avoir dit tout ce que j’avais à dire. C’est finale­ment moins grat­i­fi­ant que le reste. Je tente désor­mais dans la mesure du pos­si­ble de trou­ver un bon équili­bre entre l’essai et l’écriture poé­tique. J’ai dû con­stater que je ne suis pas du tout fait pour le roman.

Vos notes, plans, doc­u­ments pré­para­toires… sont-ils écrits en français ou en néer­landais ?
En français, tou­jours, à l’exception des rares textes que je dois écrire en néer­landais. On m’a dit aus­si que je rêvais en français.

Une langue privée

Vous n’avez jamais écrit de textes lit­téraires, de poésie en néer­landais ?
Peut-être à l’adolescence, mais jamais ensuite. Et je ne le ferai jamais. J’ai été élevé en patois. Même à l’école pri­maire, les insti­tu­teurs par­laient patois. Donc je ne pense pas maitris­er suff­isam­ment le néer­landais. Bien sûr, c’est ma langue mater­nelle, donc je le par­le sans aucun prob­lème, mais dès que j’écris, j’ai l’impression que quelque chose m’échappe. J’ai tra­vail­lé six ans aux Pays-Bas, et là il fal­lait pro­duire de temps en temps des textes en néer­landais, notam­ment admin­is­trat­ifs. Et pour mes col­lègues, c’était un moment de rire assuré. En trans­posant en con­texte français, c’est comme si c’était Bécas­sine qui écrivait. Il y a quand même de gross­es dif­férences de vocab­u­laire entre les Pays-Bas et la Flan­dre.
Quand on écrit de la poésie, on écrit pour quelqu’un, pour un pub­lic qu’on pense con­naitre et qu’on espère avoir. Mais on écrit aus­si en fonc­tion de ce qu’on sait de la tra­di­tion lin­guis­tique et lit­téraire en ques­tion et je con­nais mal la tra­di­tion néer­landaise.

Donc le néer­landais est une langue plus affec­tive, plutôt du reg­istre du privé ?
C’est exacte­ment cela. Et je ne le ressens pas du tout comme un prob­lème. Je ne me suis jamais posé la moin­dre ques­tion à ce sujet. Vous n’êtes pas la pre­mière à me pos­er ces ques­tions. Aupar­a­vant, pour des raisons que je regrette un peu aujourd’hui, je me suis tou­jours sen­ti obligé de ratio­nalis­er d’une façon ou d’une autre mon choix, qui en fait n’était pas un choix. Je don­nais des raisons, mais sans vrai­ment y croire. Aujourd’hui, c’est une sorte de non-ques­tion, une page que j’ai totale­ment tournée. Je ne voudrais pas qu’on me con­sid­ère comme un non fran­coph­o­ne s’exprimant en français. Pour moi ce qui compte, c’est le texte. Moins on par­le de l’auteur, mieux ça vaut.

Vous ne souhaitez donc pas être comp­té par­mi les auteurs translingues ?
Je ne me con­sid­ère pas du tout comme un auteur translingue, puisque la notion de translingue sup­pose qu’il reste, d’une façon ou d’une autre, un rap­port dynamique, dialec­tique entre le français et le néer­landais. Or ce n’est pas mon cas.
En ce qui me con­cerne, « translingue » s’applique non pas pour le fait d’être entre deux langues, mais bien entre deux tra­di­tions lit­téraires. Quand j’écris de la poésie en français, j’ai en tête de la poésie en langue anglaise (et pas du tout en langue néer­landaise). Et je me pose des ques­tions qui y sont liées : que faire avec les mots pluri­syl­labiques notam­ment. Je pense qu’il y a la langue en soi d’une part et la langue lit­téraire d’autre part. Pour moi, seule existe la langue lit­téraire. On cherche d’autres mod­èles, d’autres tra­di­tions lit­téraires pour les refaçon­ner dans la langue qu’on s’est choisie, en l’occurrence le français. Je ne tente pas du tout d’écrire en français comme si c’était de l’anglais, mais j’y pense très sou­vent.

De votre pra­tique, vous retirez donc l’idée que chaque langue aurait son « génie » pro­pre ?
J’insiste : ce génie n’est pas celui de la langue, mais de la langue lit­téraire. Je ne ferai jamais comme Rivarol, Génie de la langue française. Je ne suis d’ailleurs pas con­va­in­cu par son argu­men­ta­tion, mais c’est un autre prob­lème.
Le génie devient vis­i­ble à tra­vers les obsta­cles posés. Si on est min­i­male­ment plurilingue, on voit tout de suite là où ça coince en français. « Coin­cer » sig­ni­fie à la fois là où ça fait mal, et là où ça ouvre des pos­si­bil­ités. Par exem­ple, le français n’est pas une langue agglu­ti­nante. Si vous regardez les tra­duc­tions français­es de Paul Celan, elles sont atro­ces, et encore plus dans le cas d’éditions bilingues. Dans les langues agglu­ti­nantes, on peut naturelle­ment inven­ter de nou­veaux mots, alors qu’en français, cela donne une chaine de pré­po­si­tions qui fait penser au pire du pire de l’écriture automa­tique sur­réal­iste. C’est du mau­vais [André] Bre­ton.
Donc je crois au génie des langues lit­téraires, qui émerge grâce à l’existence de ces noy­aux durs qu’on ne peut trans­pos­er d’une langue dans une autre.

La traduction

Vous inter­ro­gez la pos­si­bil­ité même de la tra­duc­tion et en par­lez qua­si comme d’une souf­france pour le lecteur. Lisez-vous néan­moins tou­jours des livres traduits ?
Pour les langues autres que le français, je cherche surtout des édi­tions de poésie bilingues, d’ailleurs sou­vent moins chères que les édi­tions mono­lingues – com­prenne qui peut. J’ai besoin de la tra­duc­tion française. Je serais inca­pable de lire de la poésie alle­mande rel­a­tive­ment sim­ple sans la tra­duc­tion française et on voit tout de suite à quel point même de très bons tra­duc­teurs ratent le génie de la langue-source. Ça ne me gêne pas, c’est inévitable. J’utilise donc tou­jours des édi­tions bilingues français/autre langue.

Même pour la poésie anglaise ?
Oui. Je lis l’anglais aus­si, mais pas sans dic­tio­n­naire.
Je me sers d’ailleurs aus­si de dic­tio­n­naires en français. Valéry, encore lui, dis­ait que les dic­tio­n­naires sont faits pour s’en servir.

La fréquen­ta­tion des dic­tio­n­naires traduit-elle une recherche du mot juste ?
Avec les dic­tio­n­naires, je décou­vre de nou­veaux mots. Le mot juste est sou­vent une con­stel­la­tion de sig­ni­fi­ca­tions. C’est pourquoi je trou­ve que le lan­gage poé­tique demande une lec­ture lente. Je ne lis jamais un texte poé­tique du début à la fin lors de la pre­mière lec­ture. Je prends cer­taines pages, je regarde la mise en page… Je lis « lit­térale­ment et dans tous les sens », comme dis­ait Rim­baud.
C’est quelque chose que je reproche au slam : l’idée qu’un texte serait lis­i­ble dès la pre­mière écoute. Cela me sem­ble antipoé­tique. En plus, les textes de slam sont lus extrême­ment vite et n’autorisent donc pas cette lec­ture étagée.

Quel est votre pro­pre rap­port à l’oralité ? Lisez-vous vos textes poé­tiques à voix haute ?
Je lis mes textes à voix haute, parce qu’on ne peut pas dire non quand on reçoit une invi­ta­tion pour faire une lec­ture. Mais je ne le fais pas bien. Je n’aime pas ma pro­pre voix et ne me con­sid­ère pas comme un bon lecteur. Alors à chaque fois, j’en prof­ite pour faire gliss­er la lec­ture vers un com­men­taire, une présen­ta­tion du texte. Défor­ma­tion pro­fes­sion­nelle, sans doute : la lec­ture elle-même n’est qu’une petite par­tie de ce que je n’ose pas qual­i­fi­er de per­for­mance. Et quand j’entends d’autres lire mes pro­pres textes, je ne m’y recon­nais pas tou­jours. Il y des excep­tions, bien sûr.
Même sans lire à haute voix, on peut d’ailleurs être sen­si­ble à la sonorité d’un texte. J’utilise beau­coup la lec­ture à haute voix quand j’écris de la poésie. Mais le fait qu’on soit obligé aujourd’hui de penser la poésie en fonc­tion d’une per­for­mance me sem­ble un con­tre­sens absolu. Toute la poésie n’est pas faite pour être lue à voix haute. C’est un peu comme si la poésie imprimée était soudain déval­orisée.

Pro­pos recueil­lis par Nau­si­caa Dewez

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