La Jeune Romancière fit entendre ce monde silencieux

Claire MATHOT, La sai­son du silence, Actes Sud, 2025, 170 p., 18 € / ePub : 13,99 €, ISBN : 9782330201586

mathot la saison du silenceUn vil­lage isolé, un bourg minus­cule, frap­pé d’un hiv­er rigoureux qui le coupe de tout autre monde, dans une époque indéter­minée, un endroit énig­ma­tique où chaque habi­tant est entière­ment défi­ni par son méti­er – Serveuse, Crémière, Mousse, Boulangère, Fos­soyeur, Écrivain, Aven­turi­er – où toute iden­tité est réduite à sa fonc­tion. Un lieu où le « faire » a anéan­ti l’« être ». Dans cette microso­ciété, la survie est une lutte de chaque instant, dès qu’un indi­vidu n’est plus jugé « utile », son sort est scel­lé. Au cœur de cette ten­sion, l’on suit le des­tin de trois per­son­nages con­fron­tés à leurs peurs pro­fondes et à la vio­lence du monde régi par l’utilitarisme. L’arrivée d’un étranger qui pré­tend con­naitre le passé du vil­lage vient semer le trou­ble et fait vac­iller les frag­iles cer­ti­tudes.

Le style de Claire Math­ot est l’un des atouts majeurs de ce pre­mier roman. La roman­cière déploie une prose à la fois épurée et poé­tique, capa­ble de créer une atmo­sphère immer­sive et envoû­tante. Le réc­it oscille entre une dimen­sion dystopique et une évo­ca­tion médié­vale et le phrasé pré­cis de Math­ot parvient à don­ner corps à des per­son­nages défi­nis par leur fonc­tion, les ren­dant éton­nam­ment vivants en dépit de l’absence de noms pro­pres.

L’Aventurier soupi­ra pro­fondé­ment.
« Des Appel­la­tions. Ce sont des Appel­la­tions. Je crois. »
Le Fos­soyeur échangea un regard per­plexe avec la Jeune Serveuse.
« Les Appel­la­tions… Je ne peux pas prou­ver ce que j’avance, je vais donc vous fournir les expli­ca­tions que j’ai pu réu­nir à par­tir de mes expéri­ences, de mes hypothès­es et de con­nais­sances obtenues ici et là… Les Appel­la­tions exis­taient il y a très longtemps, si longtemps que ce con­cept nous est devenu étranger. En réal­ité, c’est moi qui ai forgé ce mot ; selon moi, il s’agissait de la qual­i­fi­ca­tion unique don­née à une per­son­ne, de sa nais­sance à sa mort.
- Mon « Appel­la­tion », c’est « Fos­soyeur ». Mais je l’ai reçue bien après l’enfance.
- Non, les Appel­la­tions recou­vraient une notion un peu dif­férente. Une Appel­la­tion n’était pas liée à votre Occu­pa­tion ou dépen­dante de votre Des­ti­tu­tion ? Vous por­tiez cette Appel­la­tion tout au long de votre vie.

Claire Math­ot nous livre, avec La sai­son du silence, son pre­mier roman paru chez Actes Sud, une œuvre sai­sis­sante qui inter­roge avec force les fonde­ments de nos sociétés à tra­vers le prisme d’une microso­ciété sin­gulière. Diplômée en langues romanes et en sci­ences poli­tiques et tra­vail­lant dans le secteur de la coopéra­tion au développe­ment, cette nou­velle roman­cière témoigne d’une sen­si­bil­ité aigu­isée aux dynamiques humaines et aux enjeux socié­taux ; son écri­t­ure les aus­culte avec une élo­quence remar­quable. Dans ce con­te futur­iste, elle met en lumière l’écrasement des indi­vid­u­al­ités, la dif­fi­culté de penser l’autre et l’ailleurs, la perte de com­mu­ni­ca­tion, la peur de « ne pas servir à » mais ses pages font enten­dre un irré­sistible appel à la lib­erté et un espoir qui toni­true au-delà de la peur.

« Mon temps est ter­miné ; le vôtre com­mence. À présent, c’est à vous d’espérer et de crain­dre. Te sou­viens-tu de l’histoire que je t’ai racon­tée, Fos­soyeur ? La peur. Sachez-le tous les deux : l’espoir est au cœur de la peur. La peur est au cœur de l’espoir. »

Un pre­mier roman puis­sant, une fable dystopique portée par une écri­t­ure sen­si­ble et des per­son­nages con­fron­tés à des enjeux uni­versels où l’autrice inter­roge notre rap­port à l’autre, à la com­mu­ni­ca­tion, à la fragilité et à la valeur de l’individu. Un pre­mier opus qui laisse poindre une voix lit­téraire sin­gulière et engagée.

Sarah Bearelle

Un extrait de La saison du silence

Extrait pro­posé par les édi­tions Actes Sud

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