L’infinie fuite en avant

Un coup de cœur du Car­net

Char­lotte BOURLARD, À trois, on saute, Au dia­ble vau­vert, 2025, 232 p., 19 € / ePub : 7,99 €, ISBN : 9791030707212

bourlard a trois on sauteC’est un polar, et en même temps pas vrai­ment. C’est un roman social, mais sans pré­ten­tion d’analyse. C’est un peu dégueu­lasse, cash et cru, pour­tant c’est une his­toire d’amitié fusion­nelle comme on en ren­con­tre rarement (en tout cas : jamais racon­tées comme ça). À trois, on saute : à pieds joints dans la vie qui bor­de la Meuse sale, dans les traces de celles et ceux qui habitent les marges.

Je voulais qu’elle m’aime. J’y suis arrivée. On s’est ren­con­trées rue des Guillemins, un same­di après-midi, elle se dis­putait avec des putes qui lui reprochaient d’intercepter les clients à moitié prix. Elles étaient trois en rogne con­tre elle, mais Rachel ne se démon­tait pas. Elle les provo­quait une par une en duel, ça a fail­li mal tourn­er. Je suis inter­v­enue en cri­ant que c’était ma cou­sine la folle dingue et qu’elle s’échappait par­fois. C’était moins une. Rachel m’a suiv­ie en rigolant, on s’est réfugiées chez elle.

Les ombres dis­crètes qui creusent les villes en train de s’effondrer sous le poids du cap­i­tal­isme (et des travaux du tram) sont celles qui acceptent sa chute et même, mieux : l’accompagnent, l’encouragent. Rachel et Marie vivent sur une péniche immo­bile autour de laque­lle se déploie un micro­cosme hétéro­clite d’humains plus ou moins (mal) inté­grés dans la société. Il y a Sam l’ami-amour triste, Solange la marâtre engrais­sée comme l’ogre d’un con­te, mais aus­si Juli­ette la poli­cière-copine qui sauve la mise quand ça tape un peu trop fort aux fes­tiv­ités locales. Fausse­ment naïves, Marie et Rachel vagabon­dent dans toute la Bel­gique au gré des larcins qui les font vivre, et vivre grand : une vie faste d’infinis expé­di­ents sous le soleil gras, sous la pluie acide de nos ciels bas.

Ses ailes se déploient, il retrou­ve son enfance. Je lui ressers un verre. Quelques gamins nous rejoignent, on se relaie entre les bal­ançoires et le buf­fet. Le soleil de sep­tem­bre dis­paraî­tra bien­tôt. On en prof­ite jusqu’au soir, per­chées sur une pelouse qui domine la val­lée, on en oublierait presque notre cha­grin.

En exploitant les failles du sys­tème, elles retour­nent la vio­lence sys­témique qui les a écartées d’une des­tinée régle­men­taire et entendait ratatin­er leurs pos­si­bles. Il n’y a pas de malaise, parce qu’il n’y a pas de morale. On réflé­chit à com­ment cacher un cadavre en prenant le petit-déje­uner au soleil sur la ter­rasse, tan­dis que « deux écureuils jouent à cache-cache autour d’un tronc d’arbre ». Fausse­ment bucol­ique ou déli­cate­ment macabre, l’écriture franche de Char­lotte Bourlard, le ton détaché de sa nar­ra­trice rivalisent d’audace et d’exultation avec les péripéties dans lesquelles s’embarquent ses per­son­nages. Char­lotte Bourlard a le don de repouss­er tou­jours un peu plus loin les lim­ites du jeu nar­ratif.

Marie et Rachel jouent elles aus­si, jouent le jeu de la société mais pas comme tout le monde, avec leurs pro­pres règles – elles trichent. Elles inven­tent leurs lois dans l’univers de travi­o­le qui s’étend devant elles, ce sous-monde crasseux et ten­dre dont on préfère ignor­er l’existence. Leurs vies sont immenses, leur expéri­ence cathar­tique et pro­fondé­ment joyeuse – d’une euphorie toute cré­pus­cu­laire.

 […] avec un peu d’imagination, la vie se rem­bourse d’elle-même.

Louise Van Bra­bant

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